1 La Bibliologie ou Documentologie. Sciences du Livre et de la Documentation

11 Notion. Définition. Caractéristiques

111 Notion

  1. Livre (Biblion ou Document ou Gramme) est le terme conventionnel employé ici pour exprimer toute espèce de documents. Il comprend non seulement le livre proprement dit, manuscrit ou imprimé, mais les revues, les journaux, les écrits et reproductions graphiques de toute espèce, dessins, gravures, cartes, schémas, diagrammes, photographies, etc, La Documentation au sens large du terme comprend: Livre, éléments servant à indiquer ou reproduire une pensée envisagée sous n’importe quelle forme.

  2. Le Livre ainsi entendu présenté un double aspect: a) il est au premier chef une œuvre de l’homme, le résultat de son travail intellectuel; b) mais, multiplié à de nombreux exemplaires, il se présente aussi comme l’un des multiples objets créés par la civilisation et susceptible d’agir sur elle; c’est le propre de tout objet ayant caractère corporel et agencé techniquement.

112 Nécessité d’une Bibliologie

II y a une langue commune, une logique commune, une mathématique commune. Il faut créer une biblio-logie commune: Art d’écrire, de publier et de diffuser les données de la science.

Nous avons besoin maintenant non plus seulement de Bibliographie, description des livres, mais de Bibliologie, c’est-à-dire une science et une technique générales du document. Les connaissances relatives au Livre, à l’Information, et à la Documentation sont demeurées trop longtemps dans l’état où était la Biologie il y a un siècle; il y avait alors de nombreuses sciences sans lien entr’eJlea et qui avaient cependant toutes pour objet les êtres vivants et la vie (ana;omie, physiologie, botanique, zoologie).

La Biologie a rapproché et coordonné toutes ces sciences particulières en une science générale. Pour le livre, nous possédons dès maintenant des traités de rhétorique, de bibliothéconomie, de bibliographie, d imprimerie. Mais nous n’avons pas encore bien formée, de Bibliologie, c’est-à-dire une science générale embrassant l’ensemble systématique classé des données relatives à la production, la conservation, la cir-culation et l’utilisation des écrits et des documents de toute espèce. Cette science conduirait les esprits à réfléchir plus profondément sur les bases mêmes qui servent de fondement aux diverses disciplines particulières du livre; elle permettrait d’envisager de nouveaux progrès, grâce à des définitions plus générales et plus approfondies, grâce à l’expression de besoins plus larges et à la maîtrise d une technique qui puisse résoudre les nouveaux problèmes.

Des efforts doivent donc être faits pour constituer en science autonome toutes les connaissances théoriques et pratiques relatives au Livre, la Bibliologie. Cette science est appelée à faire sortir de l’empirisme les applications et les réalisations.

Nous devons former d’immenses bibliothèques, nous devons élaborer des répertoires puissants. Mais, de même qu’après de Jussieu et Linné décrivant des milliers d’espèces sont arrivés, les Darwin et les Claude Bernard qui ont créé la Biologie, science théorique explicative, évolutive de l’ensemble des êtres vivants, de même les temps sont venus maintenant où il faut fonder la Bibliologie, la science théorique, comparative, génétique et abstraite, embrassant tous les livres, toutes les espèces et toutes les formes de documents. Comme la sociologie, synthèse des sciences de la société s’est constituée avec toutes les sciences sociales particulières. Comme il existe une mécanique générale appliquée, indépendante de toute étude particulière du livre, science de toutes les formes particulières bibliologie: synthèse bibliographique, science particulière du livre, science de toutes les formes particulières de livres. #### 113 But

La Bibliologie doit se proposer comme but:

  1. Analyser, généraliser, classer, synthétiser les données acquises dans les domaines du livre et en même temps promouvoir des recherches nouvelles destinées surtout à approfondir le pourquoi théorique de certaines pratiques de l’expérience.

  2. Elaborer une série complète de «formes docus mentaires» où puissent venir se déverser les données de la pensée scientifique ou pratique, depuis le simple document jusqu aux complexes des grandes collections et aux formes élevées que constituent le Traité et l’Encyclopédie.

  3. Faire progresser sinsi tout ce qui peut tendre à l’Exposé plus méthodique et plus rationnel des données de nos connaissances et des informations pratiques.

  4. Provoquer certaines inventions qui sans doute pourront rester longtemps isolées et sans application, mais qui un jour seront peut-être le point de départ de transformations si profondes qu’elles équivaudront en cette matière à de véritables révolutions

  5. La Bibliologie élabore les données scientifiques et techniques relatives à ce quadruple objet: 1° l’enregistrement de la pensée humaine et de la réalité extérieure en des éléments de nature matérielle dite documents; 2° la conservation, la circulation, l’utilisation, la catalographie, la description et l’analyse de ces documents; 3° l’établissement à l’aide de documents simples, de documents plus complexes, et à l’aide de documents particuliers, d’ensemble de documents; 4° au degré ultime, l’enregistrement des données de plus en plus complet, exact, précis, simple, direct, rapide, synoptique, de mode à la fois analytique et synthétique; suivant un plan de plus en plus intégral, encyclopédique, universel et mondial.

  6. Au point de vue scientifique, le principe biblio-logique fondamental, principe-tendance de la publication optimum s’exprime en ces quatre desiderata; 1° Dire le tout d’une chose. 2° Dire une fois tout. 3° La vérité sur le tout. 4° Sous la forme la plus apte à être comprise. Ce principe est tempéré de quatre manières: 1° Ce qui est encore ignoré. 2° La thèse de la vérité, le doute, la discussion, les thèses diverses. 3° La variété des intelligences: langue, degré, âge. préparations antérieures. 4° La pluralité des formes possibles, d’exposé à raison du goût de chacun, et du progrès possible dans la présentation, l’accessibilité, le prix.

114 Conditions de la constitution de la Bibliologie en science

La Bibliologie doit répondre aux huit conditions suivantes qui sont nécessaires pour qu’il y ait science complète:

  1. Un objet général ou spécial (êtres, entités, faits).

  2. Un point de vue spécifique ou objet intellectuel distinct pour envisager ces faits et les coordonner.

  3. Généralisation, faits généraux, concepts fondamentaux, lots.

  4. Systématisation, résultats coordonnés, classification.

  5. Méthode: avec ce qu elle comporte: a) méthodes de recherches. procédés logiques ou de raisonnement; b) classification, terminologie; c) «système des mesures; d) instruments; e) enregistrement et conservation des données acquises (Sources, Bibliographie).

  6. Organisation du travail (division du travail, coopération, organismes nationaux et «internationaux, associations, commissions, congrès, instituts couvrant les fonctions de recherches, discussion, décision des méthodes, enseignement et diffusion).

  7. Histoire.

  8. Application des divers ordres d’études et d’activité.

115 Objet propre de la Bibliologie

  1. Qu’est-ce qui dans le Livre lui est propre, qu’est-ce qui est proprement bibliographique? On a déjà dit la distinction entre: a) la Réalité objective, b) la Pensée subjective ou l’état de conscience provoqué ou le moi par la réalité, c) la Pensée objective qui est l’effort de la réflexion combinée et collective sur ces données premières jusqu’à la science impersonnelle et totale, d) la Langue, instrument collectif de l’expression de la Pensée. Collée tion totale, tout livre contient ces quatre éléments associés concrètement en lui-même et que, par abstraction seulement, il est possible de dissocier et d’étudier à part. Ce qui est propre au livre, c’est le cinquième élément: la pensée désormais fixée par l’écriture des mots ou l’image de choses, signes visibles, fixés sur un support matériel.

  2. D’où ces trois conséquences: a) La Réalité, la Pensée objective ou subjective, la Langue ont chacune une existence antérieure et indépendante du livre. Elles s’étudient dans leurs connaissances respectives (Psychologie-Science-Linguistique). b) Au contraire, signes et supports sont bien le propre du livre et il s’agit dans les sciences bibliologiques de les étudier sous tous les aspects, c) Mais à son tour le complexe concret des idées, des mots, des images tel qu’il est incorporé dans le livre et le docu^ ment («biblifié» ou «documentalisé») sont, à l’égard les unes des autres, dans la position de contenu et contenant. Leurs rapports, interinfluences, répercussions, sont à examiner. à leur tour et c’est là un domaine commun aux sciences du a et à celles du h.

  3. Il y a lieu de poursuivre études et réalisations de la Documentation dans le cadre général de l’ensemble des connaissances et des activités en établissant des corrélations: a) avec les diverses sciences; b) avec les diverses techniques et leur objet (Science Universelle, Technique Générale); c) avec les divers plans d’organisation (Plan Mondial).

  4. Définir la Bibliologie, c’est caractériser le domaine sur lequel cette science étend son empire et en même temps indiquer les limites qui séparent ce domaine des voisins.

  5. Il y a lieu de distinguer l’objet d’une science de la science de cet objet. La science c’est l’organisation des connaissances d’un objet. L’objet existe en dehors de la connaissance qu’on en a. La science géologique, par exemple, est de création récente, alors que la terre préexistait. Il y a eu des livres longtemps avant qu’il y ait eu des sciences bibliologiques.

  6. La Bibliologie a un caractère encyclopédique universel, à raison du fait que les documents (son objet) se référent à l’ensemble de toutes les Choses.

La Bibliologie participe de la même généralité que la Logique et la Linguistique: tout est susceptible, à la fois, d’expression, de documentation. La Logique, ont dit les Logiciens, est une science générale en ce sens qu’elle règle le contenu de toutes les autres et que toutes doivent se constituer d après ses lois. Son objet d une simplicité extrême et d’une extension illimitée est l’être de raison. La Bibliologie, en tant qu’elle considère les conditions du meilleur livre fait ou à faire, ne règle pas la pensée pour elle-même. Toutefois son influence est grande sur chaque pensée, car, de plus en plus, chacun tend à s’exprimer, à se communiquer aux autres, à les interroger, à leur répondre sous une forme documentaire. Or une telle forme peut ou altérer ou exalter la pensée elle-même. Par conséquent on doit tenir la Bibliologie comme une science générale, auxiliaire de toutes les autres et qui leur impose ses normes dès qu elles ont à couler leurs résultats en forme de «document». L’objet de la Bibliologie, comme celui de la Logique, est d’une simplicité extrême et d’une extension illimitée. C’est ici l’ «être documenté», comme l’objet de la Logique est l’cêtre de raison».

  1. Le point de vue propre à la Bibliologie générale est celui du Livre considéré dans son ensemble, de la totalité des Livres. De mème^ue la Sociologie s’occupe, non des phénomènes qui se passent dans la société, mais des phénomènes qui réagissent socialement, de même la Bibliologie s’occupe des faits qui ont une action générale sur le Livre.

  2. Le domaine propre de la Bibliologie doit être déterminé et exploré. Au sens large, il comprend l’Histoire de la Littérature et la Critique. Mais à côté de l’histoire des Livres et celle des auteurs, il y a parallèlement l’Histoire de la pensée.

116 Fondement

Il y a une réalité faite du total et qui est ce qu elle est. Au sein de cette réalité, nous voyons à l’œuvre l’Homme, les Hommes et leur Société au sein de la Nature. En l’homme, constatation sinon définition et explication, nous sommes amenés à distinguer deux éléments: 1° le moi profond, personnel, vécu; libre mobilité qualitative dans in durée étrangère à lui; mémoire pure plongeant dans le mouvement indivisible de l’éian vital; 2° le moi intelligent, aux fonctions pratiques, au mécanisme déterministe. Les deux éléments coexistent, produisant toutes les œuvres avec leurs deux méthodes, intuition et connaissances directes pour l’un; logique et connaissance diseur sive pour l’autre. On retrouve ces deux éléments dans l’individu, dans la vie de la société (pensée, sentiment, activité) et on les retrouve dans les livres qui en sont la manifestation ou l’expression.

L’intelligence, en le disputant à l’instinct, en procédant du conscient à l’inconscient, s’est faite claire, communicative, démonstrative, coopérative dans deux grandes créations qui lui sont largement propres, qui sont sociales: la Science systématique et la Civilisation coordonnée. Le livre est par excellence l’œuvre de l’intelligence, mais non pas exclusivement, car l’Intuition (Instinct, sentiment) y a aussi sa grande part. Une bifurcation a été déterminée parmi les espèces de livres selon deux grandes lignes divergentes: le livre de science et de pratique raisonnée; le Livre de littérature qui va de la simple notation spontanée aux fixations écrites et graphiques du mysticisme le plus élevé.