13 Méthode de la Bibliologie

131 Généralités

  1. En général les méthodes valables dans les autres sciences le seront en Bibliologie. Mais il faut réfléchir a ces applications, en examiner la légitimité, voir comment on peut en étendre l’usage et les assouplir, sans en diminuer la rigueur, pour les conformer aux exigences des recherches dans les domaines nouveaux.

Venant après tant de sciences, la Bibliologie doit composer sa méthode de la comparaison de toutes les méthodes. A. Observation. B. Expérimentale: les nouveaux livres. C. Historique. D. Déductive. E. Inductive. F. Ma-thématique (emploi des symboles). G. Statistique.

Les mathématiques ont été primitivement empiriques et inductives; les sciences de la nature tendent à devenir comme les mathématiques conceptuelles et déductives. Il y aurait lieu de faire un effort pour traiter la documentation à la manière abstraite et de constituer par raisonnement des systèmes documentaires qui seront simplement possibles.

  1. Les règles de la méthode scientifique consistent essentiellement à dénombrer les divers facteurs intervenant dans le problème posé et à élucider successivement l’influence de chacun d’eux pris isolément, tous les autres étant maintenant invariables.

Conformément donc a la méthode dans toutes les autres sciences: il s’agit: a) de déterminer les faits particuliers; b) après avoir établi ces faits, de les grouper en une construction méthodique ou système pour découvrir les rapports entr’eux. On doit isoler les faits pour les constater, les rapprocher pour les comprendre.

La première question est donc d’établir la manière de déterminer les faits. Elle consiste dans l’observation di­recte des faits. Mais le procédé est insuffisant. Beaucoup de faits sont passés et ce n’est que par les traces qu’ils ont laissé dans les documents que nous pouvons en avoir connaissance. D’autre part, les faits sont épars avec les objets même de la bibliologie: les livres. Il est impossible a un homme seul de procéder à l’observation peisonncllc et directe de tous ces faits. Force est donc d’ajouter à cette observation celle des autres observateurs et de corn biner les observations propres avec des documents rédigés par les autres observateurs. Observation directe et méthode indirecte par les documents, tels sont donc les deux moyens d’arriver à déterminer les faits de la Bibliologie.

  1. Les sciences, les techniques et les organisations les plus avancées constituent aussi des modèles dont il y a lieu de s’inspirer et de tenir compte pour sa constitution. En se poursuivant en toute autonomie, elle peut par ses desiderata, ses initiatives et ses inventions, offrir elle-même des modèles aux autres sciences, techniques et organisations.

  2. Une science complète des faits et théorie; l’esprit d’observation et la spéculation. Ainsi la science linguistique par ex. est formée de l’histoire linguistique (fait) et de la psychologie linguistique (théorie). La science do cumentaire sera donc constituée: a) de l’Histoire du Livre et du Document (faits observés); b) de leur interprétation idéologique: Psychologie, Technologie, Sociologie.

  3. Le Livre est un objet d’observation bibliologiquc. De même qu’un mathématicien, un chimiste, un biologiste sauront, dans les objets qu’ils observent, ne considérer que les caractères qui fondent leur science propre, de même le bibliologue sait dans un livre ne voir que les caractères biblioîogiques en laissant de côté le contenu même du livre, le sujet traité. Ainsi à un chimiste importe peu s’il analyse les matières organiques du corps d’un lapin ou d’un poulet. On a donc introduit la méthode de l’Histoire naturelle en Bibliographie, on lui o? donné le nom de bibliographie systématique.[^(Cole, George Watson. — Bibliographical problems: In Bibl. Soc. of Amer. Papers. 19, 1914, p. 119–142). — In Bibliog. Soc. Transactions, 1912 13, p. 40–53). Greg. — What is bibliography.]

Dans les sciences de la nature l’objectif est double: description des faits et leur explication ou théorie. Les faits ici échappant à l’homme, il faut leur reconstituer un commentaire satisfaisant. En Bibliologie l’objet d’étude est de création humaine. Il n’offre rien de caché, de mystérieux, mais ici l’invention, l’imagination préfigurant les formes futures est appelée à remplir un rôle analogue à celui ce la théorie et des sciences de la nature: il s’agit dans les deux cas d’une construction scientifique.

  1. Ayant décriL et comparé les livres (de tous temps, pays, matière, forme, langue) et les ayant classés d’après leurs diverses caractéristiques (Bibliologie descriptive, Bibliologie théorique) en dégager: I° les possibilités res latives diverses pour l’expression des idées (production, conservation, compréhension, diffusion) (Théorie technique); 2° les lois suivant lesquelles s’est opérée la transformation des livres au cours des âges (Evolution du iivre); 3° les applications principales à en déduire (Applications).

  2. Pourrait-on, en Bibliologie, s’inspirer de la méthode mise en œuvre par la Rhétorique et la Poétique. Toutes deux cherchent à résoudre en formules et en préceptes ce qui dans les œuvres littéraires a paru le plus beau. Les chefs-d’œuvre leur ont servi de base, mais elles ont su se dégager d’elles jusqu’à s’élever, pour partie au moins au rang de science rationnelle. C’est que les chefs-d’œuvre de l’étude desquelles elles se déduisent sont eux-mêmes issus d’opérations logiques et naturelles de l’esprit humain.

La Rhétorique et la Poétique, l’art de la composition littéraire recherchent cette suite d opérations, l’analysent, se rendent compte de leur valeur et les traduisent en formules. Il faudrait étudier similairement les livres en tant que formes documentaires.

  1. La dernière opération de la construction bibliographique. c’est de grouper les phénomènes successifs pour arriver à dresse^ le tableau de l’évolution. L évolution est une série de changements qui va dans une direction qui nous paraît constante. L’évolution est un phénomène fondamental dans toutes les sciences qui étudient des êtres vivants.

Il faut préciser le sens de l’évolution bibliologique. Elle se rattache à l’évolution de la société et des usages, faits tout différents de l’évolution d’une espèce animale. Il n’y a de commun entre elles que le fait d’une transformation dans un sens continu, mais le processus de la transformation diffère.

Hérédité et Sélection sont les deux facteurs de l’évolution des espèces. L’évolution y étant purement biolo­gique, ces facteurs sont purement biologiques. En bibliologie, comme en sociologie en général, les faits sont mixtes: partie physiologique, développement de l’Homme qui modifie le milieu et partie psychology que (intellectuel). Deux facteurs dominent: a) l’hérédité = tous les matériaux accumulés par le passé; b) sélection – choix fait pour beaucoup de raisons entre ces matériaux pour continuer à transmettre les uns, à rejeter les autres.

  1. Le livre sera successivement comparable à un mécanisme, à un organisme, à un psychisme, à un sociologisme.

132 L’analyse et la synthèse des éléments

On distingue l’analyse et la synthèse, l’induction et la déduction, par suite les sciences rationnelles reposant sur la déduction et les sciences d’observation reposant sur la déduction. La documentation est une science d’observation qui, une fois arrivée à l’expression de certains rapports généraux, se sert de la méthode déductive pour en généraliser les données, et des méthodes de combinaison et d’invention pour imaginer des données nouvelles. Les recherches ont pour objet de déterminer les propriétés du livre et du document, et moyennant celles-ci, leur nature spécifique conséquemment les lois de leur action. L’objet de recherche est ou la découverte des causes ou celle des lois et la définition des types.

Après avoir décrit et comparé les livres de tous temps, pays, matières, formes, langues et les ayant classée d après leurs -diverses caractéristiques (Biblio-logie descriptive, Bibliologie théorique), il y a lieu d’en dégager: I " les possibilités relatives diverses

pour l’expression des idées (production, conservation, compréhension, diffusion des idées) (ce sont les questions techniques); 2° les lois suivant lesquelles «’est opérée la transformation des livres au cours des âges (Evolution du livre); 3° les applications principales à en déduire.

L’analyse et la synthèse sont constamment à l’œuvre dans le livre comme dans la science et dans les langues elles-mêmes. Il y a un système, le système bibliologique dont les éléments sont incessamment en action les uns sur les autres et subissent tous, à chaque moment du temps, les iafluences du total du système. Association des éléments, dissociation, redistribution dans des associations nouvelles, ces trois opérations sont continues. Toute forme bibliologique particulière ou analytique (par ex. l’exposé chronologique ou géographique, la disposition des termes dans la démonstration, la formulation des conclusions récapitulatives), en se perfectionnant, agit pour désintégrer les autres formes moins parfaites fixées dans certaines

synthèses. Toute forme bibliologique, générale ou synthétique (par ex. un Traité, un Périodique) en se perfectionnant de son côté, entraîne la transformation, non seulement de ses propres formes particulières, mais de proche en proche, par imitation et par nécessité de coordination, entraîne les autres formes intégrées dans d’àutres ensembles. A l’ensemble de ces mouvements, la Bibltologie doit apporter une attention spéciale: son étude constitue un point important de son objet.

133 Pluralité des systèmes bibliologiques

  1. Les peuples, au cours des âges, ont constitué leur système bibliologique, soit séparément, soit par imitation, soit par interinfluence. Il en est ici comme en Histoire naturelle. La cellule est au fond de toutes les formations, mais cependant chaque être a pu, à partir de l’existence purement cellulaire, prendre une direction divergente. Il en est ainsi comme en linguistique, le point de départ n’a pas été le même pour toutes les langues, elles se sont séparées dès l’origine avant de suivre leur route particulière et si leur évolution ultérieure est parallèle, elle ne coïncide pas entre elles dans leur système général. Les systèmes bibliologiques, Assyriens, Egyptiens, Grecs, Occidentaux, Orientaux, Primitifs, chaque peuple a donné naissance au sien. Ultérieurement, les évolutions ont fini par se confondre ou tout aux moins un système, le plus avancé, s’est substitué aux autres.

  2. Il y a donc un «phénomène bibliologique», «effet bibliologique» (le mot effet est entendu ici dans le sens de phénomène bibliologique comme on dit par exemple l’effet photoélectrique). Il consiste essentiellement dans l’application de signes sur des supports (en surface ou en volume).

  3. On doit se demander dans quelles mesures les propriétés bibliologiques reconnues ici affectent-elles vraiment la pensée coulée en forme documentaire? Pour y répondre, il faudrait pouvoir dresser en parallèle le tableau d’un même ordre de pensée dans les divers cas considérés: a) parole improvisée, enregistrée par la sténographie; discours écrit; discours prémédité, mais non écrit; b) récit spontané et conte ou roman écrit; c) poésie orale et poésie écrite; d) théâtre improvisé et théâtre écrit; e) méditation interne sur un sujet scientifique, et exposé documenté du même sujet; f) tradition orale de souvenirs historiques et annales écrites; g) recettes et pratiques d’un métier et doctrine professionnelle écrite.

  4. Il y a lieu: 1° d’observer directement les faits; 2° de les noter, de les décrire succinctement, de les répertorier; 3° de les analyser sous tous leurs aspects, de les disséquer; 4° de découvrir un rapport commun et constant liant tous les faits, prélude indispensable à l’élaboration de toute loi, à l’explication et à la détermination de la causabilité.

  5. Il y a deux manières différentes de pratiquer la comparaison; 1° pour en tirer des lois universelles; 2° pour en tirer des indications historiques.

  6. Une science avancée est faite d’un ensemble de principes fondamentaux qui ne sont plus discutés par les savants; d’un système de vérités établies, de lois démontrables et vérifiables expérimentalement. Mais le premier aspect d une science, disait Kant, est un fouillis de phénomènes (Gewühl der Erscheinungen), une rapsodie de perceptions (Rhapsodie der Wahrnehmungen). Ainsi à la base de toute connaissance, il y des descriptions: 1° bien exactes; 2U faites en termes compréhensibles; 3° mesurées; 4° classées. D’où l’on s’élève à la considération des rapports généraux existants entre les éléments de la science envisagée et qui ont eux-mêmes été déjà décrits, dénommés et mesurés.

  7. Toute méthode (metaodos, chemin vers) s’exprime complètement dans un système et elle repose sur des principes. Il peut y avoir des systèmes divers et même nombreux, comme autant de chemins conduisant au même but et coordonnant les mêmes données que dégagent la pratique ou les discussions. Plusieurs systèmes aussi peuvent ne pas être opposés de principes, ni même de méthodes, mais exprimer seulement les différences d’étapes et de phases quant à leur élaboration.

134 Méthode d’exposé de la Bibliologie

Deux méthodes dans l’exposé sont possibles. Ou bien traiter séparément en trois parties et même en trois ouvrages distincts: 1° la Bibliologie; 2° la Bibliotechnie; 3° les Règles, recommandations arrêtées ou préconisées par l’organisation internationale de la Documentation. — Ou bien traiter simultanément de ces questions, dans les cadres d’une classification unique dont les divers points seraient envisagés chacun à ces divers points de vue.

Dans le présent exposé, on a combiné les deux méthodes.