15 rapports de la Bibliologie avec les autres connaissances

La Bibliologie, comme toute science, a des rapports avec les autres connaissances. Ces rapports sont dans deux directions: elle leur emprunte et elle leur donne. Les principales connaissances avec qui de tels rapports existent sont la Linguistique, la Technologie, la Logique, la Psychologie et la Sociologie.

Mais il y a aussi des rapport» tout à fait généraux avec l’ensemble des connaissances et de la science comme telles et c’est eux qu’il y a lieu d’examiner tout d’abord.

151 Corrélations générales

Les rapports entre les choses, ceux entre les sciences qui y correspondent sont en principe des rapports mutuels. On a donc «Logique: Livre» et «Livre: Logique», «Psychologie: Livre» et «Livre: Psychologie», «Technologie: Livres et «Livre! Technologie», «Sociologie: Livre» et «Livre: Sociologie».

La mutualité de ces rapports s’exerce cependant, en chaque cas, suivant deux directions différentes. Ainsi, il y a lieu d’envisager les influences de la Logique sur le Livre, mais inversement celles du Livre sur la Logique à laquelle il est venu apporter un instrument propre à des démonstrations rigoureuses et enchaînées en vaste système. (Par exemple qu’aurait été la Logique en œuvre dans la géométrie si elle n’avait pu s’exprimer dans les VJJJ livres d’Euclide). De même les influences corrélatives du Livre sur la Psychologie (formation de l’Esprit) sur la Technique (signification claire donnée aux choses produites) sur la Société (extension et précision du lien social), manière dont le livre réagit sur les phénomènes sociaux, en particulier, action du livre sur un public ou une ioule dispersée et réciproquement.

Une formation systématique des termes pourrait exprimer clairement ces corrélations dans les deux sens. On dirait Logique, Psychologie, Technologie et So-ciologie bibliologiques. On dirait corrélativement Biblio-logie, logique, psychologique, technologique et sociologique

152 La Linguistique ou Philologie bibliologique

  1. Les rapports de la Bibliologie et la Linguistique constituent ce qu’on pourrait dénommer la Philologie bibliologique. Celle-ci a pour objet de montrer comment, à l’origine, s’est opéré le prolongement du langage dans le signe, après que la pensée elle-même sensation, sentiment, idée) se fut frayée un chemin extérieur par ce même langage, comment la langue a trouvé dans le livre le moyen de se fixer et progresser jusqu’aux formes complexes de la littérature, comment elle continue sans cesse de se développer par plus de livres, par la nécessité d’incorporer plus de pensées dans plus de documents, comment à cette fin elle procède sans discontinuer à l’amplification du vocabulaire, de la nomenclature, de la terminologie.

  2. Les systèmes phonétiques, les systèmes morphologiques. les systèmes psychologiques du langage sont aussi complétés par un système bibliologique. Les travaux poursuivis depuis plusieurs siècles sur les langues, les études de grammaire comparée sont une indication de ce qui peut être attendu des études sur les livres. On a envisagé d’abord de classifier les langues envisagées successivement à divers points de vues, puis envisagées dans leur ensemble. On a examiné ensuite l’évolution de chaque groupe systématique de langages à travers le temps et vu fa marche qu’il a suivie et du suivre. D’où des études du point de vue étymologique et généalogique, des études dans les trois parties bien distinctes du langage, la phonétique, la morphologie, la syntaxe ou partie psychologique. Les formes bibliologiques étudiées d’après des méthodes analogues fourniront des résultats non moins remarquables.

  3. Les textes pour l’étude des langue«offrent des clé ments précieux. Pour les langues anciennes les faits se laissent observer seulement avec leur aide. C’est sur des documents écrits qu’on observe par exemple l’attique, le gothique ou le vieux slave. On peut aussi déterminer l’étal d’une longue à un certain moment, dans certaines conditions et l’examen des textes est alors le substitut de l’observation directe devenue impossible. Mais la langue écrite est bien loin d enregistrer exactement tous les changements de la langue parlée, il y a des différences variables suivant les individus et leur degré de culture. Or, les langues romanes n’ont pas continué le latin littéraire, mais surtout le latin vulgaire. Les textes d’époques diverses fournissent des états de langue successifs. Les changements essentiels auxquels est dû le passage du type latin ancien au type roman, du IIIe siècle au Xe siècle après J.-C. trouve sa trace dans les monuments écrits. Mai» la transformation des langues s est faite aussi hors des textes. La Linguistique fait ses rapprochements en posant une «langue commune» initiale (Ursprache). Chaque fait linguistique fait partie d’un ensemble où tout se tient (système linguistique). On rapproche donc non pas un fait de détail d’un autre fait de détail, mais un système linguistique d’un autre système.

  4. Dans chaque région il y a un groupe de parler«locaux de même famille et une langue écrite, langue de civilisation qui sert à tous les usages généraux, aux relations avec l’ensemble du pays et qui est la langue du Gouvernement, de l’école, des administrations, de la presse, etc. En pareil cas, la langue écrite a sur les parlers locaux une forte influence.[^A. A. MEILLET: La méthode comparative et linguistique historique, p. 73.] Ainsi en France. Au Ve siècle avant J.-C., en Grèce, presque chaque localité grecque avait son parler propre alors qu à partir de cette époque l’uction de la langue générale de plus en plus forte élimine les unes après les autres les particularités locales et une langue commune fondée sur l’usage attique se répand sur toute la Grèce. Cette observation éclaire la notion de «langue classique s.

  5. Il advient qu’une population toute entière sans voir renouveler sa population change de langue. C’est le cas de l’Egypte où après avoir persisté durant encore 4.000 ans des périodes historiques, J?égyptien est sorti de l’usage et a été remplacé par l’arabe. Sur le territoire actuel de la France, le gaulois a dû arriver avec la conquête celtique durant la première moitié du millénaire qui a précédé l’ère chrétienne; puis il a cédé la place au latin après la conquête romaine. On ne peut donc pas identifier un pays avec la langue qu’on y parle, ni inversement une langue avec un pay». Cette observation a son importance dans la classification des documents.

  6. La Parole, — Antérieurement à tout livre il y a la Parole et celle-ci coexiste parallèlement au Livre.

La vie en commun, la civilisation a besoin de la parole: entretien, communication, accord, ordre, avertissement, enseignement; la Parole dans les maisons, les salons, les bureaux, les ateliers, les administrations, les assemblées, les conférences.

Le téléphone c’est la parole portée au loin. Il y a eu le «Journal Téléphoné?. Le radiophone est aussi un mode de transmission de la parole.

Le langage offre les cinq degrés suivants dans f’étheïfe de l’ordre mis dans les pensées exprimées: a) Parler; b) Conversation; c) Débat; d) Cours et conférences d’après des notes; e) Théâtre d’après un libretto.

On retrouve dans les formes bibliologiques les équivalents des formes parlées, Ainsi, la conversation. Vin-terrogatoire (interview), dialogue, le récit, le débat.

  1. La Conversation ressemble au chant. Le chant répond à un besoin organique tout autant qu’intellectuel. On chante pour chanter, et cela sans un but défini. De même, on peut converser par le besoin physiologique et psychologique de parler, et non point pour informer, décrire, prouver ou persuader. Il est vrai que le chant ordinairement exprime les sentiments les plus élevés et que ses paroles traduisent des idées élevées en forme poétique. Au contraire, la conversation peut se trouver terre à terre et formuler les lieux communs les plus ordinaires.

Les Salons furent très importants au XVIIIe siècle. Plus mondains et littéraires avant 1750 (les bureaux d’esprit), Ils servent dans la dernière moitié du siècle surtout à fa propagation des nouvelles idées. La Cour de Sceaux de la duchesse du Maine, les salons de Mme de Lambert, Mme de Teneur, Mme Geoffrin (rendez-vous des encyclopédistes), Mme de Deffand et Mlle de Lespinasse, Mme Necker.

  1. L’improvisation est restée l’essentiel de f art oratoire. L’improvisation fut à l’origine de la poésie. Il y avait alors uniformité des tournures, simplicité des rythmes, licences nombreuses du langage. Les aimées savantes de l’Egypte, les rapsodes des Grecs, les bardes d’Ecosse, les scaïdes du Nord, les trouvères et les troubadours, ont eu, à des degrés divers, le don de I improvisation. Chez les peuplades sauvages qui existent encore aujourd’hui, on peut entendre des improvisation». Les tribus nègres elles-mêmes»e réjouissent aux chants improvisés de leurs griots.

Avec les progrès du temps et des langues qui s’enrichissent et se compliquent, l’improvisation, devenue difficile, céda la place aux œuvres plus travaillées et finit par disparaître. Du moins elle cessa d’être le mode même de la poésie et n’en fut plus qu’une particularité, en genre inférieur. En musique, J’improvisation n’est généralement qu’un jeu d’esprit. La distraction d’un grand artiste dont l’imagination féconde est aidée par de longues études et une science consommée. Beethoven, Mozart, ont été de grands improvisateurs. Toutefois, une improvisation si brillante, si étonnante qu’elle soit, n’atteindra jamais à la hauteur d’une œuvre mûrement réfléchie, élaborée avec amour et dans le silence qui convient à l’enfantement d’une véritable création. L’orgue, sa raison et ses conditions matérielles exigent l’improvisation.

  1. La tradition, scientifique ou autre, continue à jouer un grand rôle. C’est la transmission des connaissances, elle s’opère non seulement à l’intermédiaire des documents, mais sans documents, par la parole, les objets ou les actes de l’habileté professionnelle (apprentissage, éducation).

153 La Sociologie bibliologique

  1. Les rapports de la Bibliologie et de la Sociologie constituent ce qu’on pourrait dénommer la Sociologie bibliologique.

  2. La sociologie est la science des phénomènes sociaux. IJi oii deux ou plusieurs hommes sont en présence il y a phénomène social. De nos jours une science générale s’est constituée embrassant toutes les disciplines qui étudient les phénomènes sociaux, c’est la sociologie.

  3. Le Livre naît dans ta société; ce sont les circonstances de temps et de lieu de la Société qui lui donnent sa physionomie propre. Tel Livre eût été impossible à concevoir et à publier avant tel moment ou en dehors de tel pays.

Les circonstances sociales sont celles qui déterminent les formes de la coopération intellectuelle ou matérielle et les modalités commerciales ou autres selon lesquelles s’opère la diffusion des écrits dans le corps social. Pour les étudier dans leur véritable cadre, la Bibliologie emprunte à la Sociologie ses données fondamentales. Inversement elle lui apportera les conclusions d’ordre social de ses propres investigation».

  1. La Sociologie d’aujourd’hui a mis en lumière ces trois principes: 1° La Société humaine est une totalité et chaque phénomène partiel s’y répercute sur tous les autres; 2° Toute chose particulière dans la vie sociale est à considérer en fonction des autres: la notion des fonctions se substitue à celle des causes: 3° Le point de vue prévalant dès lors doit être celui-ci de la relativité. Ces principes sont trois corollaires quant à la documentation, considérée comme expression de la pensée sociale: 1° La Documentation est une totalité; 2° Les facteurs agissant dans chaque domaine de la documentation sont à considérer comme des fonction» dépendant les unes des autTes: 3° La valeur intrinsèque (fond et forme) de la documentation est elle-même soumise à la relativité.

  2. La conception nouvelle se fait jour d’une justice effective, d’une santé contrôlée, d’une économie dirigée, d’une politique scientifique, d’une Intelleclualité largement coopérative. C’est la mise à contribution de tout l’ensemble des résultats déjà acquis par Tes sciences et des résultats qu’elles obtiendront demain. Il y a conséquemment un rôle immense entrevu pour la Documentation puisque la collectivité humaine, étendue jusqu’au degré mondial, ne saurait pratiquement établir son action, la poursuivre régulièrement, la prolonger dans toute la sphère internationale qu’en usant des documnets.

Dans cette conception nouvelle de la société qui tend à prévaloir, toute réalité si petite soit-elle, apparaît fonction de toutes les autres réalités existantes. C’est dès lors une harmonie et un équilibre permanent qui est à rechercher entre elles toutes, et ceci n’est possible que par une documentation de plus en plus perfectionnée. [^Paul OTLET: a) Constitution mondiale, 1917; b) Programme mondial, 1932; c) La Banque mondiale et le Plan Economique mondial, 1932.]

Il faut attendre des événements mêmes certains effets psychologiques. Ils doivent conduire à une claire vision chez tous des exigences de notre époque. C’est à l’information documentée mise sous les yeux du public à acce-lérer ces effets psychologiques.

L’Intelligence de la Nation doit être mise en œuvre en même temps que celle de ses mandataires et de leurs organes d’exécution. Tout citoyen a sa responsabilité; il doit être entraîné à agir. Parmi les idées nombreuses et confuses, il doit être rendu habile à clarifier et à choisir entre elles. Il doit s’exercer à l’acte et sortir du chaos où il se débat.

«Examiner» à quoi correspondent les problèmes, dans l’esprit des peuples et des hommes d’État, les pensées, les projets, les raisonnements auxquels sont suspendus le destin, la prospérité ou la ruine, la vie ou la mort des humains.

Point ne suffit que des hommes, des groupes, des organisations travaillent à dégager et dire ce qu’il faut faire. C’est la masse des citoyens qu’il faut toucher. Leur information est nécessaire, afin qu’avertis, ils fassent vouloir la coopération et contraignent à passer à la réalisation. Tout cela met en lumière le rôle de la Documentation dans la Société.

  1. Dans l’Evolution, le rôle du livre à un certain moment est devenu capital. Améliorer le livre c’est améliorer la civilisation, terme global sous lequel vien nent se ranger tous les éléments qui composent la société. On constate que l’évolution du corps de l’homme est devenue à peu près stationnaire depuis les temps historiques. Il n’y a guère eu dç changements dans ses organes, ses membres, ses sens. Mais il s’est constitué comme un prolongement externe de sa personne. L’un, l’outil prolon­gement de sa main (main-outil); l’autre, le livre, proion geinent de son cerveau (cerveau-livre). Il y a là une sorte de développement exodermique opposé au développement endodermique (hors les limites de l’enveloppe cutanée du corps). Ce qui fait penser à ce que les métapsychicietis appellent ectoderme. Perfectionner le livre, c’est perfec tionner l’Humanité.

154 Science ou Logique bibliologique

il y a lieu cîe remonter à la conception synthétique a se faire de toutes choses (Universalisme). A cet effet les distinctions fondamentales sont à rappeler. 1° La Réalité objective (l’homme et la société), 2° La Pensée qui cherche à se représenter cette réalité et qui l’associe à la réalité subjective du moi, 3° L’Expression et la formulation de cette pensée, soit par le langage qui est fugitif, soit par ses signes, l’écriture ou le dessin, en des docu ments. Le Livre à caractère scientifique peut donc être tenu comme déformations auxquelles ceux-ci sont soumis.

D’autre part la classification des sciences distingue

Les connaissances, d’abord toutes confondues, sans ordre et d’ailleurs fort élémentaires, se sont ensuite successivement spécialisées à l’extrême. Nous sommes entrés dans une période de synthèse où la corrélation de toutes les sciences est revenue au premier plan des préoccupations.

Il y a donc lieu d’envisager les sciences bibliologiques au même point de vue. Les corrélations seront de deux ordres: 1°) ce qu’elless empruntent aux autres sciences. 2°) ce qu’elles leur apportent.

La Bibliologie n’est pas encore constituée en science et devrait l’être en corrélation et en coopération.

JJ y a utilité à rappeler les notions fondamentales sur la Science en général et sa formation.

  1. Notion de la Science. — Une science est un ensemble de propositions qui constituent un système, un tout qui tient debout.

Laplace (O. C. VII. p. VI) a donné cette formule de la Science: «Une intelligence qui a pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective de ces choses, si d’ailleurs cette intelligence était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse?. La documentation peut fonder la nécessité de son universalité sur cette définition de la science dont elle doit être l’auxiliaire.

Toute réalité concrète n’offre que de l’individuel. C’est l’intelligence qui par abstraction peut en dégager ce qu’il y a de général. La science d’un objet, d’un ensemble d’objets est précisément constituée par ce qu’ils offrent de général. Dans les conditions d’existence à remplir par les réalités concrètes il y a quelque chose de nécessaire. On peut donc intellectuellement déterminer des types, des espèces, et déterminer les conditions auxquelles doit satisfaire tout objet, tout phénomène imaginable de l’ordre étudié.

Les conceptions philosophiques, que ce soient Celles de l’exemplarisme ou du mécanisme, conduisent au principe que dans T intelligence résident non pas les choses mais des portraits des choses, des images intellectuelles dont le système, la ressemblance est ou n’est pas suspecte.

  1. Facteurs de la Systématisation. — Il y a trois facteurs de la systématisation scientifique:

  1. la définition qui dit ce qu’une chose est;

  2. la démonstration, qui passe des principes aux conclusions;

  3. fa division ou différenciation.

On peut définir ainsi l’idéal d’une science parfaite: un ensemble de propositions évidentes et certaines, nécessaires et universelles, systématiquement organisées, tirées immédiatement ou médiatement de la nature du sujet et qui donne la raison intrinsèque de ses propriétés ainsi que des lois de son action.

Travaux analytiques. Travaux synthétiques, les deux sortes de travaux, avec les documents et les publications qu’ils comportent, sont a envisager distinctement et en corrélation. Analyse, synthèse sont les deux mouvements essentiels de la pensée, qui alternativement ou successivement décomposent un ensemble d’éléments et ses élé mentx forment un ensemble. Une économie dans la pensée, un gain dans le travail consistent à procéder à l’analyse et à la synthèse en liaison si étroite que sans peine l’une conduise b l’autre et réciproquement.

  1. But. — Le but de la Science est de former et de constituer l’image intellectuelle du Monde mouvant (science statique, dynamique) et la détermination des points d’action sur lesquels est possible une action en vue de la transformation du monde selon les besoins humains (desiderata matériels et intellectuels).

Ainsi «Savoir pour prévoir afin de pouvoir». Or. cela n’est possible pour l’esprit ni spontanément, ni immédiatement, ni directement, ni isolément. Il lui faut: 1° du temps; 2° de la coopération; 3° une méthode; 4° un outillage (langue, classification, logique, documentation).

  1. Espèces de sciences. — Les sciences sont de deux ordres: 1° Sciences d’objets (sciences de réalités concrètes). Elles envisagent des choses éventuellement uniques comme la Terre, objet de la Géographie envisagé dans la synthèse totale qu’elle forme), 2° Sciences de phénomènes, d’aspects. Science abstraite, analytique, envisageant les choses ou quelques-uns de leurs éléments donnant lieu à des Types ou classification et à des lois), il y a les Sciences exactes et les autres. Pour être une science exacte, suivant la terminologie admise, il faut qu’une science s’exerce sur des objets mesurables: a) les sciences de la Nature et les sciences de l’Homme et de la Société; institutions, objets artificiels et idées créés par l’Homme; b) les sciences des faits, sciences de lois, et les sciences d’application ou disciplines pratiques.

Le passé a connu la division des sciences en deux parties, l’une occulte, réservée aux initiés en savoir, sages et prêtres en même temps, et l’autre publique, ésotérique, pour le vulgaire et révélée par le moyen de symboles. (Les Egyptiens constructeurs de pyramides. Zoroastre, les Pythagoriciens, tous les tenants de la Gnose). Le Livre a été l’instrument de l’une et de l’autre de ces formes de science.

D’autre part, la pensée réfléchie exprimée dans les documents (écrits, images) relève de quatre ordres de production s’élevant des unes aux autres selon une progression croissante de précision et de généralisation abstraite: a) Folklore; b) Littérature; c) Science; d) Philosophie.

  1. Mouvements internes dans la constitution de la Science. — La constitution générale de la science est affectée en ce moment par de grands mouvements internes qui tendent à embrasser toutes les connaissances et dont la Bihliologie devra tenir compte. Ces mouvements sont:

  1. L’Interdépendance plus étroite de toutes les parties (à l’intérieur et à l’extérieur).

  2. l’Explication génétique, évolution historique. Actuellement dans les deux directions: approfondissement de son propre domaine; utilisation du domaine des autres sciences en offrant à celles-ci ses propres résultats.

  3. la Mathématique des sciences, formulation de leurs lois, en langage mathématique (concentration, déduction).

  4. l’Elimination de la distinction entre sciences pures et sciences appliquées.[^Comment se font les inventions. (A. Boutaric, Les Grandes Inventions françaises, p. 9.]

  5. la Substitution de la notion de fonction b celle de cause.

  6. la Substitution de la notion de loi statistique donnant lieu aux probabilités, à celle de détermination des causes. Restauration de l’individuel et de son libre arbitre relatif. Une révolution s’est accomplie dans cette conception b la suite des grandes découvertes de la Physique. La conception déterministe a été attaquée, on veut recon naître une sorte de libre arbitre dans le monde des corpus cules (Heisenberg. Bohr). Impossible de connaître à la fois la position et le mouvement précis d’un corpuscule et son état immédiatement postérieur. Seules des considérations statistiques définiront un état le plus probable parmi les divers états possibles. La notion de loi, fondamentale jusqu’ici, serait par suite singulièrement modifiée.

  7. l’importance grandissante du finalisme volontaire, humain, social, sous le nom de Plan (Téléologie).

  1. Constatation, Prévision, Action. — Il faut aujourd’hui une science développée jusqu’à ces trois degrés: 1° Enregistrement des faits quand ils se produisent; 2° Prévision des faits et établissement des conséquences utiles avant leur plein épanouissement; 3° Action en vue de produire ou de modifier les faits.

  2. Science générale comparée. — Sans qu’un nom distinct, ni même une organisation distincte la caractérise, il se constitue sous nos yeux une Science générale comparée; c’est-à-dire une manière commune de constituer chaque science particulière, son contenu, son expression, son organisation. Telle science particulière sous l’empire de son développement propre peut ne pas avoir ressenti [e besoin de telle méthode ou de telle forme d’organisme, ni avoir été amenée à poser tels ordres de problèmes, que ces besoins cependant naissent dès que les sciences se rapprochent et se comparent, t.a Bibliologie bénéficiera de tout ce qu’apportera cette «science commune s. Avant qu’elle ait été formulée, elle devra se confronter directement elle même avec les plus importantes et les plus caractéristiques des sciences.

  3. Science et objet de la Science. — Une première et fondamentale distinction est à faire entre la chose et sa science, ici entre le Livre-Document lui-même et la science du Livre-Document. La Zoologie, science des animaux, est bien distincte de ceux-ci: elle a une histoire (évolution des conceptions concernant les animaux) bien distincte de l’Histoire des Animaux, leur évolution, laquelle donne lieu elle-mcme à une science propre: la Paléontologïr.

  4. Caractère complet ou choisi des sciences. Importance des sujets traités. — Décrire le Monde, décrire la Pensée des Hommes, décrire ce que cette Pensée conçoit de la Nature, de l’Homme, des Société»; quelle tâche immense. A priori, il est impossible de la réaliser 100 °o. Pour écrire une histoire intégrale, par exemple, il faudrait écrire, seconde par seconde, ce qui s’est passé au cour» du temps; pour décrire une géographie intégrale, il faudrait décrire non seulement la Terre, mais tout l’espace, mètre par mètre, au moins Kilomètre par Kilomètre.[^André George. — L’œuvre de Louis de Broglie et la Physique d’aujourd’hui.] Impossible et surtout inutile de construire et de communiquer un savoir complet. On a donc procédé de deux manières: en créant des types généraux auxquels sont supposées correspondre les entités particulières et en choisissant les sujets à traiter. Il y a bien des sujets qui sont sans intérêt. Les personnes d’esprit médiocre et sans portée, souvent qualifiées ds curieux, s’attaquent volontiers à des questions insignifiantes. La liste des titres bibliographiques en fait foi. • Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie. au moins dans la mesure où on la destine A devenir une science réelle, une science qu?on peut arriver A savoir. Toute conception qui aboutit A empêcher de savoir, empêche la science de se constituer. — I–a science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé qui rend les faits rapidement connaissables et intel­ligibles; elle consiste A recueillir lentement une quantité de faits de détails et A les condenser en formules portatives et incontestables. Les sciences ont le choix entre deux solutions: être complètes et inconnaissables: ou être connaissables et incomplètes. File s ont choisi la seconde, 1 elles abrègent et condensent, préférant le risque de muti-ler et de communiquer arbitrairement les faits à la certi-tude de ne pouvoir ni les comprendre ni les communi-quer.» (Ch v. Langlois et Cb. Seignobos. — Introduc-tion aux Études historiques, p. 228.)

  5. La Science et le Livre. — Notre temps a créé j la recherche scientifique. C’est un accroissement illimité ] des connaissances provoquées a la fois par le désir intense j de les conquérir et par une organisation pour le réaliser (personnel, plan, méthodes, outillage). Si de tout temps? il y eut amour et effort de savoir, le point essentiel et ] 1h grande nouveauté est maintenant dans la recherche, j ainsi définie. Or, les conditions sine qua non sont que les j résultats se puissent comparer exactement et qu’ils puis- j sent s’ajouter les uns aux autres. Il s’agit par des procédés très puissants, par une action continue, de cons-tituer un capital – capital intellectuel – de lois et de procédés puissants. Continuité, addition, comparabilité, capitalisation, elles ne sont pleinement possibles que par la Documentation. Réciproquement, il n y a Documentation satisfaisant aux desiderata de la science que si elle correspond A ces mêmes quatre but-desiderata.

155 La Psychologie et les Activités de l’Esprit ou Psychologie Bibliologique

  1. En Bibliologie s’est ouvert un chapitre nouveau La Psychologie Bibliologique: l’étude des rapports mentaux entre auteurs et lecteurs A l’intermédiaire du livre, étude du livre considéré comme une cristallisation des idées, des sentiments des volontés de qui le produit, une cristallisation qui a son tour va influencer cette autTe cristallisation, plus souple et susceptible de modification qu’est l’utilisateur du livre. Nicolas Roubakine a poursuivi cette étude depuis plus de trente ans; pendant la guerre, il a été contraint par ses amis A sortir du milieu exclusivement russe ou il présentait des faits et des idées de portée universelle. Par une action jointe. l’Institut Rousseau (Ecole des Sciences de l’Education A Genève) et l’Institut International de Bibliographie ont amené la création en 1916 d’une Section de Psychologie Bihliologique. transformée en 1928 en Institut International de Psychologie hiblioloffiqae. Celui-ci installé d’abord A Clarens. maintenant A Lausanne, a produit un très actif travail sous la direction et l’impulsion de N. Roubakine lui-même, assisté de sa collaboratrice Marie Betbmann. Les Principes de la nouvelle branche de science ont été exposés dans deux volumes écrit» en français, forts de 600 pages (Introduction de la Psychologie Bibliologique. Paris. Povolosky, 1922) et en deux volumes russes de 900 pages parus en 1923 1924 et contenant les derniers développements. Une Enquête internationale de Psycho-logie Bibliologique a été entreprise en 1932. Elle a fourni d’excellents matériaux pour l’étude de cette science et pour la précision des types de lecteurs, étudiés longuement et en détail d’après leurs propres réactions biblio-psychologiques. Nul qui s’intéresse aux sciences du Livre ou aux sciences de l’esprit ne pourra plus désormais ignorer les nouveaux problèmes posés et les premières solutions y apportées. Car il s’agit d’une science mixte; elle entre à la fois dans la Psychologie et dans la Bibliologie; elle est une résultante de l’une et de l’autre, un apport de l’une à l’autre.

  2. Les scolastiques, après Aristote, avaient posé trois termes: l’objet, l’esprit, la vérité; ou en leur langage: l’objet connu, le sujet connaissant, le rapport de l’un à l’autre qui devait être une «equatio» pour mériter le nom de vérité. Toute leur logique, en grande partie encore celle d’aujourd’hui, est basée sur ce fondement. Mais leur psychologie était sommaire et derrière la Logique comme derrière elle, la métaphysique régnait tn affirmation de principes absolus, il a fallu la révolution scientifique et les patientes analyses de la^Paychologie physiologique pour se pénétrer du point de vue phéno-ménaliste, relativiste et reconnaître tout ce que le «sujet connaissant» offre de modalités et d’individualités diverses. S’il n’y a pas deux hommes physiquement identiques, comment croire à la structure uniforme de l’esprit. F.t alors, comment ne pas refaire sur de nouvelles bases l’œuvre individuelle et sociale de la Raison, conçue comme trop raisonnante».

  3. La biblio-psychologie est une branche spéciale de la psychologie scientifique; elle s’appuie avant tout sur les méthodes des sciences naturelles et des sciences exactes en général. Son obiet est l’étude de tous les phénomènes psychiques liés à la créat:on du livre, a»a circulation, à son utilisation et a son influence. Dans la biblio-psychologie. le mot «Livre» prend son sens le plus large: il indique a la fois: livre, journal, gazette, discours, conférence, etc.

Comme on le sait, l’attention des savants a été attirée jusqu’à nos jours principalement sur l’étude de l’origine des phénomènes littéraires. La biblio-psychologie, par contre, étudie la perception de ces phénomènes (paroles. ’ livres, discourt, etc.) et leur influence sur le lecteur ou l’auditeur. Elle passe de l’étude préliminaire du lecteur et du processus de la lecture à l’étude de l’auteur et de son travail créateur. Elle démontre que le lecteur ne connaît lame de l’auteur et le contenu dr son œuvre que dans la mesure de leur action sur lui, dans des conditions données intérieures et extérieures (race, I milieu social et son histoire, etc.). L’effet produit par un meme livre sur un même lecteur dépend non seulement de l’individualité, mais aussi de toutes ces conditions, qui changent continuellement. C’est pour cela que la biblio-psychologie a formulé sa thèse fondamentale de la manière suivante: «Le livre n’existe qu’en fonction du lecteur.» C’est-à-dire: tout ce qui n’a pas été perçu par le lecteur, n’existe pas pour lui. Dans la mesure où deux lecteurs se ressemblent, le contenu d’un même livre leur parait identique, et vicc-vcrsa. De ce point de vue: le livre n’existe, pour le lecteur, que dans la mesure où il en a aperçu le contenu, et ce contenu lui-même, pour autant qu’il est aperçu, n’est que l’expression de toutes les facultés du lecteur, de son âme, complexus des phénomènes psychiques excités par la lecture du livre. Le contenu du livre, en dehors du lecteur, n’existe pas, parce que pour chaque lecteur pris séparément il se trouve dans la projection des excitations produites par le livre sur l’âme du lecteur. Il s’en suit que pour étudier urt livre, il est indiypensahle d’étudier ses lecteurs et leurs qualités physiologiques, psychologiques, anthropologiques, ethniques, sociales.

  1. L’influence d’un livre est déterminée par l’individualité du lecteur, par la «mnème» de celui-ci. Le mot «mnème», d’un usage si commode pour tous les travailleurs du livre, a été introduit dans la science par le professeur R. Scmon. il indique la mémoire organique héréditaire de l’espèce, et la mémoire individuelle qui permet d’acquérir et de conserver les engrammes, c est-à dire les changements produits dans la matière organique par des excitations quelconques. Dans ce sens, la mnème est le total des engrammes.[^R. Semon. Die Mneme. 3. Auf. S. 15. — A. Forel. Gehirn und Seele. S. 8, 94.] La mnème ne se compose pas seulement des connaissances et des idées, mais aussi des émotions, des sentiments, des désirs et des réserves de conscience et de subconscience. Le livre représente pour le lecteur un ensemble d’aperceptions. c’est-à-dire d’excitations de ces centres psychiques tels qu ils ont été constitués en lui par la mnème, par la totalité de ses expériences raciales et individuelles. Or. chaque mot n’excite pas seulement un, mais presque toujours un ensemble de phénomènes psychiques. Le lecteur peut enregistrer ces phénomènes suivant ses aptitudes personnelles. et l’état de sa conscience dans des circonstances et dans un moment donnés. Si nous écrivons sur l’axe des aheisses le texte et sur Taxe des ordonnées n importe quelle classification des phénomènes psychiques. L’individu peut indiquer les impressions produites par chaque mot du livre au cours de la lecture et les classer respectivement. Chaque individualité se caractérise par le nombre et par la distribution de ces indications. En faisant la statistique de ces annotations, correspondant aux diverses catégories de phénomènes psychiques, on obtient la somme et le pourcentage des excitation«produites sur un lecteur par un livre et dans un moment donné

  2. De cette manière on peut obtenir des coefficients biblio-psychologiques numériques qui caractérisent le îec teur à un moment donné. La théorie de la statistique permet de passer de ces coefficients individuels à des coefficients moyens (pour un même lecteur, pour des lecteurs differents, etc.). Cette méthode spéciale conduit la biblio-psychologie à l’analyse des différents lecteurs, à préciser leurs types psychiques et à obtenir ainsi une série ou une échelle d’étalons d un lecteur moyen (en général), d’un lecteur spécialiste (d’une branche déterminée d’une science), d’un peuple, d’une classe sociale, d’un moment de l’histoire, etc.; on peut comparer avec ces étalons des coefficients individuels. Une telle comparaison permet de caractériser non seulement qualitativement. mais aussi quantitativement n’importe quel lecteur. On remplace de cette manière l’étude subjective des ouvrages littéraires par l’étude objective; la même méthode nous permet d’introduire dans les opinions des critiques et des commentateurs leurs «correctifs comme lecteur» (équation permonnelle) soit le correctif du critique. On arrive ainsi î» expliquer le rôle des faux témoignages dans le domnine de la littérature et de ’a critique.

Cette méthode spéciale de la biblio-psychologie (la statistique des excitations produites par chaque mot du livre) donne la possibilité d’appliquer la théorie des probabilités et les courbes mathématiques à l’étude de tous les phénomènes psychiques de la lecture. De cette étude du lecteur, on passe a l’étude des livres eux memes, puisque les coefficient» moyens bihlio-psycholo giquen, caractérisant le lecteur moyen d’un livre ne «ont autre chose que la caractéristique de ce livre (conformément à la loi des grands nombres de Quetelet). L’étude par les mêmes procédés de toutes les œuvres d’un écrivain conduit à la constatation objective des qualités de se«

travaux et à leur action dans tel ou tel sens sur les

lecteurs. La comparaison de coefficients biblio-psycbolo giquen se rapportant K toutes les œuvres d’un écrivain donné avec les étalons de différents types de lecteurs permet de caractériser chaque auteur aussi objectivement et a des points de vue différents.

  1. En développant de plus en plus l’application de cette méthode et en basant toujours l’étude des livres sur l’étude préliminaire des lecteurs et celles des auteurs

sur celle de leurs œuvres, la biblio-psychologie tend à transformer 1° bistoire et la théorie de ta littérature en une des branches de la psychologie scientifique, en une science étudiant la qualité et la quantité des excitations psychiques produites par les livres. La même méthode permet de déterminer avec exactitude les notions fondamentales du type des livres, des lecteurs, des auteurs

et de leurs relations réciproques. Les lois fondamentales de la hiblio-psychologie sont les suivantes:

  1. Loi de W. HumboldtPotebnia: «Le mot est un excitateur et non pas un transmetteur de la pensée».

  2. Loi de E. Hcnncquin: «Un livre produit un effet maximum sur le lecteur dont l’organisation psychique est le plus analogue à celle de l’auteur».

  3. Lot de H. Taine: «La race, le milieu et le moment de l’histoire déterminent la mentalité des lecteurs».

  4. Loi de R. Semon; «La compréhension du livre est une fonction de la mentalité du lecteur, c’est-à-dire de la totalité des engrammes formés en lui par la mnème».

  5. Loi de Ernest Mach: «L’économie du temps et des forces du lecteur s’accroît à mesure que le type du livre se rapproche de celui du lecteur».

Les recherches biblio-psychologiques permettent donc de constater la dépendance fonctionnelle des trois fac teurs: 1. le lecteur; 2. le livre; 3. l’auteur, et de l’exprimer par des coefficients numériques. Il s’ensuit qu’on peut utiliser un livre comme réactif sur le lecteur et réciproquement.

  1. La Psychologie bibliologique récente est allée plus loin. Elle s’appuie maintenant sur des lois cosmiques, écrit M. Roubakine. elle n’étudie plus uniquement les phénomènes du livre et de la littérature d’après le point de vue social et des sciences naturelles. Elle tend à formuler la loi de la conversation et des critères. Elle a déjà formulé, et expérimentalement prouvé, la loi très importante des consonances et des div»nances des émotions. Cette loi e«t la vraie base du travail pratique dans le domaine du livre et de la parole. Elle détermine la biblio-psychologie comme science du comportement verbal et étudie In dépendance fonctionnelle entre le percipent, l’agent et le milieu (temps et espace).

  2. Les applications possibles de la Biblio-psychologie ont été résumés en ces termes par N. Roubakine:

1° la possibilité de rédiger les livres scientifiques de vulgarisation et les manuels scolaires de telle façon qu’ils «oient plus lus que les belles-lettres; 2° au lieu d’étudier dans les buts de l’instruction et de l’auto-instruction une quantité de livres, poursuivre ce travail avec un nombre de livres relativement petit, sans porter préjudice aux connaissances reçues et au développement mental; 3° transformer les bibliothèques en des laboratoires où l’on étudie la circulation des idées et de l’opinion publique; 4° organiser l’activité des maisons d’édition, des rédactions de livres et leur distribution de façon que cette activité ne ressemble plus à un tir désordonné sur un but invisible; 5° et c’est là peut-être le plus important, faire comprendre à tous ceux qui.»ous le régime social ^ actuel, sont opprimés, humiliés, offensés et appauvris et qui maintenant n’ont ni les connaissances ni les possibilités pour travailler pour la création de meilleures con­ditions. qu ils peuvent, eux aussi, lutter et travailler avec succès, sans verser ni larmes, ni sang; tous ils peuvent apprendre à créer une vie nouvelle, et la créer toujours et partout avec insistance et ferveur, et cela sans»e faite te marquer par ceux qui. maintenant, construisent leur bonheur et leur aisance sur les malheurs des autres.

» La force du livre et de la parole n’est pas encore utilisée pleinement, dit N. Roubakine. Nous n’avons pas encore trouvé les meilleurs moyens de nous en servir. Nous ne savons pas encore les mettre en pratique. De nos temps, le livre n’est pas encore un instrument de la lutte pour la vérité et la iustice. Mais nous pouvons et nous devons le rendre tel. «[^A. Ferrière «La biblio-psychologie d’après les travaux de N. Roubakine» dans les «Archives des Pyschologics». 1916. N° 12, — Du même auteur: «Transformons l’école», 1920, p. 93–98. — T. Kellen «Die Bibliologbche Psychologie. Eine neuc Wissenschnft von Büchern uud. Letetn «Deutsche Verlegerzcitung j», Leinzig, 192!, N° 22). — S. Salvoni «N. Rouhnkine» (s Culture Populaire». N° 6, 1923). — Careî Scharten «De Mensch en dr Ge^eerde Nicolas Rouhakîne» («Telegraaf». 17. VIII, 1922. Amsterdam), — V. Bauer «Biblio-psychologie, novà weda o knize», dans le «Ceska Osveta», 1925. N° 6. — Thomson. J. «De macht van het boek» (s Algemeen Handelshl^d». 4 en 5 Maart, 1921). — Rocznîk Padagogiczny, Serja II Tom 11. 1924 (par Prof. H. RadlinxVh).]

156 Les rapports du Livre avec la Technique ou Bibliologie technologique

L La Bibliologie Technologique envisage les rapports du livre avec les moyens matériels de les reproduire et de les multiplier.

Il y a de nos jours une Technique Générale qui embrasse dans ses cadres tous les moyens raisonnés d’action de l’homme sur la matière; tous lej processus chimiques, mécaniques, électriques de l’industrie. Plus elle progresse et plus sont appelées à progresser ses appli cations au Livre et aux Documents.

L’invention dans un domaine retentit sur tous les autres; il y a emprunts et apports réciproques entre les domaines. Par exemple: les principes des presses, du clavier de la machine à écrire, inspiré lui-même du clavier du piano, la redistribution automatique dans la machine à composer ont suggéré maints dispositifs dans d’autres domaines que l’imprimerie.

  1. Il n?y a pas eu une technique complète du livre, il y a encore bien des recettes. Le traditionalisme domine toute cette matière où il semble que l’on ne soit pas plus avancé que dans les premiers arts, alors que les progrès étaient la plupart inconscients et s’élaboraient avec une lenteur que nous nvons peine à nous représenter.

157 Enseignement ou Bibliologie pédagogique

  1. Dans une mesure considérable, les livres et les document» constituent un enseignement. Les livres, dès lors, jouent un grand rôle dans l’enseignement et réciproquement les cours enseignés donnent naissance à un grand nombre de livres.

  2. L’importance de l’Enseignement oral relativement aux autres moyens d’étude n’a pas cessé de dominer. Avant la découverte de l’imprimerie, c’était le moyen principal de transmettre les idées. Les manuscrits ne pouvaient pas rivaliser alors avec la parole, mais peu à peu les imprimés ont pris In place principale dans les affaires intellectuelles. Ils ont porté la lumière hors des écoles, hors des villes, hors des pays civilisés. Les paroles fugitives ont été remplacées par quelque chose de durable et de précis, qui permet à chacun de réfléchît sut les Tnisonneîueots et de comparer exactement les opinions. Pourvu qu’un livre soit bien fait, il a plus de lecteurs qu’on ne voit d’auditeurs dans les cours les plus fréquentés, (de Candolle).

  3. L’art d’exposer s’inspirera de l’art d’enseigner. Or, celui-ci a subi une transformation profonde. Les nouvelles méthodes de pédagogie n’ont rien de commun avec les ancienne». Celles-ci étaient basées»ut le principe faux que toute connaissance doit se fixer dans l’esprit au moyen de la mémoire. Il n’en est rien. On pouvait le croire à une époque où l’art d’enseigner consistait pour le professeur a transmettre ce qu’il avait lui-même appris et l’art d’apprendre a recevoir In parole de maître comme parole sacrée. Maintenant on s’est mis à étudier les phases de l’esprit humain, les manières dont les connaissances s’acquièreut dans l’enfance et dans le restant de la vie. Or, le cerveau humain b raison de la plasticité de son organisation cellulaire, est ainsi fait qu’il peut approvisionner les connaissances et les rappeler au moment voulu. Il est des circonstances qui peuvent aider ou contrarier le fonctionnement des centres nerveux. Tout ce qui est acquis ne doit pas être rappelé en même temps à la mémoire.

L’acquisition de la connaissance dépend de la force de l’impression. Acquérir la possession de la connaissance. sans imposer au cerveau un travail sui-i hauffé et énervant. Toute forme d’activité moderne est agréable, tout travail fait avec plaisir, concentre sur lui toutes les forces mentales et, en conséquence tend à produire une impression profonde. Plus grande, pour un individu, est la facilité d’apprécier des ressemblances et des différences, plus surs et plus rapides seront son jugement et son raisonnement. Le principal de l’association fondé sur les ressemblances et les différences est un élément de grande valeur pour la transmission du savoir scientifique; il apporte une économie de temps et de force. Il suffit de rappeler les ressemblances qui sont connues et de ne plus insister que sur les différences, lesquelles constituent de nouveaux éléments pour l’esprit. Il faut connaître le mode naturel de travail de l’esprit. C’est l’ignorer que de placer subitement l’esprit en présence de choses abstraites, difficiles, indéfinies, complexes, de poser devant lui un corps de doctrine déjà établi et de principe qui sont le produit d’un long travail. L’enfant est capricieux, crédule, curieux et a besoin d’une grande autorité d’esprit.[^Old and New Methods of Teaching, by E. A. Lopez. Annual Reports of the Commissioner of Education (U. S. A.) 1904, II, p. 2427.]

  1. Pourquoi donc faut-il que l’esprit n’arrive à la synthèse des choses, à la sagesse de la vie qu’à une époque tardive, à un moment où les forces positives sont diminuées? Pourquoi, dés l’éducation, les fondements de la synthèse ne pourraient-ils, grâce aux livres, être posés dans les jeunes esprits? Le problème consiste, d’une part, à simplifier l’exposé des notions particulières, d’autre part, à mettre à meme de comprendre le vaste ensemble, l’Univers.

158 Le livre et la vie, la Réalité

  1. Le Livre tend toujours à chasser les réalités vivantes î Ainsi les étudiants lisent leurs livres d’anatomie sans assez se reporter à l’illustration vivante qu’ils emportent nécessairement avec eux. leur propre corps. Ainsi l’administration envisage les faits de la vie sociale à travers les rapports écrits; elle a une vue artificielle des situations qui exigeraient des décisions rapides.

Les problèmes se posent donc d’une part, lutter contre ce qui est trop «livresque». contre la lettre qui tue l’esprit; d’autre part enserrer la réalité dans les textes de plus en plus précis, dans des documents de plus en plus représentatifs et complets.

  1. Si le livre sort de la vie, l’inverse est vrai aussi. Le livre, à son tour, produit la vie: vie extérieure, vie»Intérieure. Îl produit In vie extérieure en ce qu’il introduit et entretient dans le corps social un nombre immense d’idées qui sont comme les prototypes d’actions entreprises. Il produit la vie intérieure en ce que, dans la pensée de chaque lecteur il fait naître un monde et l’en fait jouir. Par le livre chacun est conduit dans tous les pays, introduit dans tous les milieux, initié à toutes les expériences de la vie. Par lui. la représentation mentale s’élève, s’élargit, s’approfondit: elle peut prendre une précision et une acuité extraordinaire, avance de l’auteur, avance du lecteur et tout se passe bientôt comme si les choses vraiment étaient présentes n’étant cependant représentées que par leur double, le livre. Il est des romans qu’on ne lit pas, mais que l’on vit, et, s’ils sont vraiment des chefs-d’œuvre, dont on est tout bouleversé.

  2. Et le livre doit exprimer toute la vie. Or, bien ou mal, le caractère entier de la vie a changé avec ces inventions de l’ordre intellectuel qu’on appelle le journal quotidien, la «téhéseff», le cinéma et, en perspective, la télévision; avec la machine et la vitesse; avec la dureté des conditions économiques et l’ébranlement social, profond. Une grande difficulté de l’esprit n notre époque c’est de prendre la mesure des changements qui modifient sans cesse les habitudes de la société, les rapports des hommes et des peuples entr’eux et l’apparence du monde. (L. Ro-mier).

159 L’Evolution simultanée des Instruments intellectuels

Les instruments que l’homme a forgés pour traiter intellectuellement les choses sont: 1° la Logique; 2° la Classification; 3° le Langage. 4° le Livre; 5° îa Science coordonnée et écrite. Il y a un système et une théorie de chacun de ces cinq instruments.

Sans cesse il faut distinguer la réalité de la pensée (méditée, parlée, écrite). Or, la réalité, les faits, dépassent de beaucoup les besoins d’ordre de l’homme, son esprit de système et ses conceptions logiques. En effet, il y a, d’une part, les faits nouveaux, d’autre part, les points de vues nouveaux sous lesquels se perçoivent les faits anciens. Ainsi les groupements de la Classification ne sauraient être stables, et il faut sans cesse un effort pour faire cadrer les concepts nouveaux avec la classification établie et avec l’état des connaissances déjà systématisées en science. La distinction entre ce qui était confondu jusque-là, et le chevauchement d’un sujet sur un autre sujet sont constan’s. A cette difficulté s’ajoute celle du langage, de la Terminologie. Les mots ont des significations consacrées par les dictionnaires ou par les idées dominantes. Ils n’éveillent pas dans l’esprit de qui les entend, ou les lit, des images identiques à celles qui sont dans l’esprit de celui qui les prononce ou les écrit. Il reste alors à inventer de nouveaux mots. Mais l’écueil alors est qu’ils seraient moins compris encore. Conscient d’une terminologie inadéquate, on en arrive à accoupler plusieurs termes, à superposer significations et après avoir énoncé les mots à y ajouter d’autres pour marquer des nuances. Ainsi, un travail continu se poursuit simultanément, parallèlement ou con-nexement, dans les cinq domaines: Science, Logique, Classification, Terminologie, Livres. Ce travail est largement fragmentaire et occasionnel; il ne prend que rarement des formes assez imposantes pour retenir l’attention et c’est à la longue qu’on en perçoit le résultat.