223 Éléments linguistiques. Les langues

Les documents pour la plupart sont constitués d’éléments linguistiques; ils sont exprimés en une certaine langue; ils sont une traduction en signes alphabétiques des mots du langage.

Il y a quatre termes à rappeler ici: a) la Réalité ou Universalité des choses existantes; b) la Pensée qui conçoit la réalité et en organise la connaissance scientifique ou qui partant de la réalité en combine les conceptions selon les possibilités de l’imagination; c) le Langage qui exprime la pensée; d) la Documentation qui enregistre et fixe le langage.

La Documentation est donc intéressée par tout ce qui touche à la langue. Or, le mouvement des langues est complexe; il soulève un grand nombre de questions: ce qu’est la langue, quelles en sont les espèces et les variétés, d’où elles viennent, comment elles évoluent et se transforment.

Tout perfectionnement dans le langage en apportera un au livre. De là l’intérêt pour: a) le développement de la langue; b) le développement de la littérature; c) les langues internationales artificielles qui font un progrès considérable; d) la réforme orthographique qui s’impose de plus en plus à mesure que se démocratise l’enseignement et que les masses des peuples sont appelées à la connaissance de l’écriture et de la lecture; e) les récentes réformes: extension prise par l’étude des langues, nombre de ceux qui parlent certaines langues, simplification des langues, de leur orthographe, de leur écriture; influence des mouvements politiques (nationalité) et des mouvements économiques (affaires) sur le mouvement culturel dont la langue est une des expressions; influence de la langue écrite sur la langue parlée, notamment sur sa fixation, traductions.

223.1 Notions

223.11 Rapport entre Réalité, Langage, Science

Un lien génétique existe entre le langage, la réalité et la science. «En thèse générale, dit Condillac, l’art de raisonner se réduit à une langue bien faite. En effet, l’art de raisonner se réduit à l’analyse et les langues sont les seules méthodes analytiques vraiment parfaites. Les hommes commencent à parler le langage d’action aussitôt qu’ils sentent et ils le parlent alors sans avoir le projet de se communiquer leurs pensées. Ils ne forment le projet de parler pour se faire entendre que lorsqu’ils ont remarqué qu’on les a entendus, mais dans le commencement ils ne proiettent rien encore, parce qu’ils n’ont rien observé. Tout alors est donc confus pour eux dans leur langage et ils n’y démêleront Tien tant qu’ils n’auront pas appris à faire l’analyse de leurs pensées.» — En d’autres termes: a) chacun a une expérience propre; b) chacun rapporte son expérience en des termes généraux qui constituent sa langue; c) les termes généraux de chacun se confrontent et, par l’intermédiaire du langage, les expériences se mettent en commun; d) l’annolation de l’expérience et des documents, par l’intermédiaire du langage commun, généralise et coordonne l’expérience et la langue particulière en général.

Pour les Pythagoriens, dont étaient Platon et, dans une ti large mesure, les premiers Pères de l’Eglise, le moindre être n’est que la réalisation de la pensée divine. (In principio creavit Deus coelum et Terrain. In principio eral Verbum.) Il» appelèrent logo» la pensée divine et considérèrent la nature comme un discours interminable de paroles divine», comme le grand souffle en vertu duquel les idées *e transforment dans la musique des paroles. Comme corollaire la pensée humaine est à la parole, comme la pensée divine est à la création. Ne pourrait-on prolonger cette comparaison jusqu’à la Documentation»

223.12 La langue et l’être humain

La langue tient eu fond de l’être. Ce n’est par qu’une forme fortuite que l’on pourrait modifier sans modifier le contenu même de ce qu’elle saisit ou exprime. Toute expérience qui se produit dans la vie psychique de l’homme a son caractère déterminé par le caractère de la langue. La langue n’exprime pas seulement coordinations logiques, telle une forme algébrique d’une valeur uniforme et universelle, mais encore des contenus émotionnels qui sont au plus haut degré personnels. Et cela, non seulement au point de vue de l’homme pris individuellement, mais encore dans le»en» de ce qu’on pourrait appeler les personnalités collectives. Car la communauté des langues ne relie pas seulement les choses individuelles, elle relie également la collectivité de cette communauté humaine avec tout le passé dans lequel cette collectivité s’est formée. Le soin des mots, leurs affinités émotives caractéristiques, les tournures et les structures idiomatiques, la littérature dans laquelle tout cela s’est fixé fortement le sédiment spirituel d’un long passé culturel commun. Nulle part ce qu on a appelé le subconscient collectif ou encore la «mémoire collective» de l’espèce n’existe de façon plus vivace et plus expressive que dans la langue, et l’expression «langue maternelle» montre bien qu’il s’agit ici d’une collaboration intime de l’hérédité biologique et sociale.[^Henri De Man. — Nationalisme et Socialisme. Equilibre, mai 1932, p. 26.]

Le Langage est humain en ce sens qu’il n’existe que par les hommes et entre les homme». Il intervient à trois moments: a) langage intérieur (on pense largement avec des mots et des signes); b) langage parlé à l’aide de sons: c) langage écrit reproduisant les sons du langage parlé ou les signe».

223.13 Le Vocabulaire

Toute une édification intellectuelle se poursuit à la base des mots. D’après les phrases les mots prennent un sens spécial. Mlle Desœuvres a donné la liste de 2903 mot* appartenant au vocabulaire d un enfant de sept ans (le développement de l’enfant de 2 à 7 ans). D’après L. et E, Aufroy, le vocabulaire suit une progression ascendante de 4900 à 19800 mots de 7 à 14 ans. (Bulletin de la Société Binet.)

L’impossibilité de transférer la pensée est absolue et insurmontable. Celui qui écoute peut seulement par une inférence de sa propre pensée conclure que celui qui parle a pensé à la même chose que lui. Ce qui passe dans la parole entre les deux personnes est simplement un son. dégagé de tous les sens. Les paroles participent donc de cette double nature: avoir un sens, être un son.

Chaque homme adulte est le dépôt vivant d’une connaissance profonde du langage. Non seulement il possède un vaste emmagasinement de mots, mais il est en quelque sorte un artiste dans la manière de les employer.[^Gardiner, Alan H. — 1932. The Theory of Speech and Language. Oxford, Clarendon Press.]

223.14 Maîtrise de la langue

Un Japonais a dit: La langue n’est pas seulement vivace, elle est une créature douée de la plus délicate sensibilité. Elle dirige l’homme bien plus qu’elle n’est dirigée. L’homme peut être libre de prononcer le premier mot, mais il est moins libre quant aux mots suivants: le prestige de la langue commence à agir et à entraîner la pensée.

223.15 La Linguistique et la Philologie

La Linguistique est l’étude de la phonétique et de la structure (morphologie, syntaxe) des langues (dialectes, idiomes) en vue de la classification systématique et de la déduction des lois générales qui s’en dégagent. L’élément dominant chez le linguiste est l’esprit de comparaison et de synthèse. La Philologie s’attache à étudier d’une façon approfondie une langue ou une famille de langues: elle en critique les documents, s’efforce de les situer dans le temps et dans l’espace, et d’en expliquer le sens profond, d’en déterminer l’auteur et d’en vérifier l’authenticité (critique et herméneutique). Elle étudie la grammaire de la langue ou des langues dont elle s’occupe, aux différentes périodes de leur évolution, elle retrace l’évolution phonétique, morphologique et syntaxique (grammaire historique), l’évo-lut’on lexicologique dans ses travaux sur l’étymologie (dictionnaire étymologique). Enfin, elle étudie la genèse, la transformation, l’évolution des genres littéraires et de la littérature en général, aussi bien d’une langue en particulier que d un groupe de langues (histoire littéraire). Elle compare aussi les différentes littératures du monde dans les études générales (histoire littéraire comparée). Pour atteindre ces différents buts, la Philologie a recours à différentes sciences auxiliaires. L’élément dominant chez le philologue est le sens historique et le culte du beau. La philosophie du langage est l’exposé des conclusions de la linguistique et de la philologie en tenant compte des résultats acquis dans le domaine des différentes sciences qui s’y rapportent.[^Classification décimale, division 4, Observation L., p 282. On a donné de la Philologie les définitions suivantes: Boeck, la connaissance de ce qui est reconnu, c’est-à-dire de ce qui est apprécié, de ce à quoi on attribue de la valeur, Naville: c’est la science des œuvres durables dans lesquelles l’homme a incorporé avec art la vie de son esprit (œuvre littéraire et œuvre d’art) — (donc durée et valeur). C’est une science historique, mais aussi une science économique. Salomon Reinach: la philologie embrasse l’étude de toutes les manifestations de l’esprit humain dans l’espace et dans le temps. Elle se distingue aussi de la psychologie proprement dite qui étudie l’esprit au moyen de la conscience, indépendamment de l’espace et du temps, dans son essence et non dans ses œuvres.]

La linguistiques est la science du langage en tant que phénomène naturel. Elle est alliée à l’étude scientifique des diverses langues existantes ou ayant existé: Philologie comparée, étymologie scientifique, phonologie, glosaologie, grammaires comparées, idiomographir, philologie ethnographique. (Sur les rapports de la Linguistique avec la Bihliologie. voir n° 152.)

223.16 Psychologie

Pour Meillet (caractères généraux des langues germaniques), la philologie comparée est fondée sur ce principe psychologique: pour rendre compte des transformations [… TEXT MISSING …]

SYLLABUSCOPIF. (La syllabe) prFmiasî opif (Le mot) PR ATERSCOPIE (Lâ phrwc soit»impie soit composée)

Phonologie. Gamme des phénomènes, quantité, genèse, croissance, décroissance. Harmonie vocaliquc, accent tonique, apophonie, pé-riphonic. Accent des proclitiques et enclitiques, liaisons. Morphologie. Différentiation dans les langues monosyllabiques. Lexicoscopie, racine, réduplication, composition, dérivation, variation vocaliquc, formes du genre, du nombre, de la détermination, du temps. Grammatoscopic, déclinaison et conjugaison, soit synthétique par , flexion interne ou externe, ou variation vocaliquc, soit analytique par préposition. Idéologie. Différentiation du sens des mots, au moyen des différents sons. Différentiation de la partie du discours auquel un mot appartient, d’après l’ordre des monosyllabes. 1° Concept et emploi du genre, du nombre, de la détermination, du temps. 2° Concept et emploi des différentes parties du discours. 3° Concept des idées et leur application aux mots ou sensitiques. r° syntaxe d’emploi, emploi de la déclinaison et de la conjugaison, des prépositions, etc. 2° Syntaxe d’accord. j° Syntaxe d’expression des relations par l’ordre obligatoire des mots.

dans les faits, il n’y a pas d’inconvénients à postuler leur existence avant même quelles se traduisent dans les données, ainsi que leur persistance après même leur dernière manifestation selon l’ordre chronologique.

223.17 Division du langage

Raoul de la Grasserie a donné les divisions naturelles suivantes de chaque langage normal.

223.18 La grammaire

La grammaire se définit l’art qui enseigne à parler et à écrire correctement. Elle est née longtemps après la poésie et l’éloquence. Les premières traces qu’on en trouve en Occident sont éparses dans Platon et Aristote; elle ne commençait à former une science à part que lorsque les philosophes d’Alexandrie et de Pergame s’en occupèrent en analysant la langue grecque. La plus ancienne grammaire est due à Denys le Thrace, élève d’Aristarque. Vers la fin du XVIIIe siècle seulement parut la première grammaire philoso­phique due à Arnauld et désigné souvent sous le nom de Méthode de Port-Royal. Au XIXe siècle. S. de Sacy produisit sa Grammaire Générale. On possède de nos jours des grammaires de toutes les langues, y compris celles des peuples primitifs dont les linguistes ont étudié I; parler.

  1. Certains grammairiens (James Harris) ont ramené les dix espèces de mot» auxquels l’analyse ramène tout le discours à deux grandes classes: 1° les mots significatifs par eux-mêmes ou principaux: comme il n’existe que des des transformations, il fait appel à des tendances ou c principes actifs de changement». La réalité de ses tendances se mesurant à la réalité de leur manifestation substances et des attributs (adverbe, adjectif, participe-adverbe), les mots ne peuvent être que»ubstantifs (noms, prénoms) ou cttribut«(adverbe, adjectif, parti­cipe-adverbe); 2° les mots significatifs par relation ou accession. Ils servent à mieux désigner ou déterminer les êtres (définitifs), soit à unir entr’eux les êtres ou les faits (connectifs: articles, pronoms démonstratifs, possessifs, indéfinis, la conjonction et la préposition que certaines langues remplacent au moyen de la déclinaison).

Les idées de durée, de temps, d’espace dans leur acceptation métaphysique donnent des formes au langage. La pensée analysée dégage les modes de propositions qui sont ou perceptives (indicatif des verbes) ou volitives (autres temps).

223.2 La Parole et l’Écrit

1 La parole

La parole est une voix articulée qui exprime quelque idée proprement dite. 1.a voix articulée est celle qui résulte cL l’émission non seulement de voyelles, mais encore de consonnes, et par conséquent de syllabes. La parole selon la pensée de saint Augustin est le premier et comme le roi des signes: «Verha obtinuerunt principatum significandi». La parole seule est pleinement vivante, l’écriture est morte et ne revit que par l’interprétation, comme Platon l’a déjà remarqué.

Eloquentia, en latin, signifie fart de bien dite ce qu on a à dire. Au delà de la littérature, de l’expression et de l’exprimée, il y a l’«ineffable»: parvenir par la méditation à des zones de pensées dépassant le niveau de l’expression verbale où toute pensée rétrécie par I expression perd immédiatement sa qualité. Alors, le rôle de la suggestion commence.

Elargir de plus en plus la parole – non pas véritablement en cercles ni ondes concentriques – car les ondes à la surface de l’eau s’engendrent par chocs et restent à la surface, tandis que la parole et l’élargissement de la parole doit se faire par lien et c’est l’image de!a spirale, la spire de la paro’e s’élargissant, s’élevant toujours plus.

2 La parole sacrée

La parole jusqu’à nos jours a conservé quelque chose de mystérieux et de supérieur.

Dieu a été défini le Verbe: «Et Deus créât Ver bum».[^«Saint est Dieu, le père de toutes choses… Tu es saint, toi qui a constitué les êtres par la Parole… Reçois le pur sacrifice verbal de l’âme et du cœur qui monte ver» toi, ô inexprimable, ô ineffable, que le silence seul peut nommer.» (Hermes Trimégiste.)]

Les quatre lettres hébraïques I. H. W. H. correspondent à l’idée de Dieu. (Jchoüah. traduit Kuriog dans la version des Septantes et Dominus dans la Vulgate.) De grandes discussions ont été roulevées sur la manière de prononcer ce mot. En réalité, la véritable prononciation était connue du grand prêtre seul; elle a fini par se perdre. On aurait même pris l’habitude de ne plus prononcer du tout l’«ineffable» tétragramme et de lui substituer directement Adonaî ou comme chez les Samaritains, le mot schéma littéralement «le nom».

Keyserling montre, diins tout ce qui vient de l’esprit, un en comportement qui paraît paradoxal à notre âme terrestre, sorcellerie, magie, verbe, symbole lui semblent s’imposer à notre monde comme des pensées inquiétantes venues d’ailleurs.

3 Conversation et conférence

La conversation roule sur n’importe quoi et comporte tous les genres; elle se dit des entretiens journaliers. L’entretien roule sur des choses importantes et a lieu entre deux ou un petit nombre de personnes. Le dialogue, c’est l’entretien ou la conversation qu’un auteur fait tenir à ses personnages dans ses livres ou même sur la scène. Dans un sens plus général, le dialogue c’est l’entretien considéré du point de vue littéraire. La conférence faite sur les sujets les plus importants développés soit avec fantaisie, soit didactiquement. Le colloque est un entretien qui porte sur des sujets religieux et auquel prennent part ordinairement des personnages ayant qualité à cet effet. Les paroles préparées donnent lieu au discours, à l’oraison, au sermon, aj panégyrique, à l’homélie, au prone, à la harangue, à l’allocution, au plaidoyer.

  1. Les causeurs, les couleurs, race à peu près disparue depuis l’imprimerie et surtout grâce à la multitude des journaux, ont joué un rôle important dans les société«qui nous ont précédé. Ce sont les rapsodes dans la Grèce, les bardes dans la Gaule, les Scaldes dans le Nord. Ils sont les gardiens des traditions, ils disent aux guerriers les nobles faits de leurs ancêtres, ils montrent aux peuples les histoires merveilleuses de leur origine. Quand son rôle héroïque est terminé, quand l’écriture a fixé les traditions dont il est le dépositaire, il ne disparaît pas pour cela; il se borne à amuser ceux qu’auparavant il instruisait et alors commencent ces contes, ces anecdotes, qui vont sans cesse se répétant et s’augmentant et formant une phase nouvelle qui n’est pas la moins curieuse dans l’histoire de l’esprit humain. Les conteurs à Rome, dans les pays d Orient, ont souvent été chargés de détourner le peuple du souvenir de sa liberté perdue. Des Kalifes ordonnèrent que chaque café eut son conteur. Au Japon les conteurs ont encore un grand rôle. Au moyen âge, en Krance, ce furent les jongleurs, les troubadours, les trouvères, les ménestrels et ils vont de chateau en château, d’habitation en habitation. P*us tard ce furent les fins causeurs des salons et des dîner», dans une société qui se réjouissait d’être spirituelle.

Madame de Staël (De l’Allemagne), a écrit:

«Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées ou les connaissances qu on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt, c es: une certaine manière d agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on peut, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de I excès même de leur vivacité et réveille les autres d une apathie pénible.»

Les Conférenciers ont aussi leurs managers, organisant les tournées. On a assisté aux États-Unis à la faillite retentissante d’un de ces managers (M. James Pond), avec un passif de près de 7.000 livres sterling. C est que la Radio a concurrencé considérablement les conférences d’hommes connus.

4 Discours

Le mot discours a deux sens: la parole que l’on énonce, le papier écrit qu’on lit. L’orateur qui parle affronte la tribune pour les débats les plus ardus, les mains vides, fort seulement de son intelligence, de sa mémoire et de ses certitudes, est sûr de sa voix, de ses gestes, de sa pensée. Il sait ce qu’il veut faire et le qu’il doit dire. L’orateur qui lit est celui qui, tout Je cabinet, s’effraie de la lumière des assemblées. Les idees, les faits, le raisonnement, l’enchaînement de pensées peuvent alors être totales et s’imposer la certitude de n’énoncer que du réfléchi; mais alors ni improvisation, ni intuition, ni illumination; une technique sèche, terne, sans vie.[^Parmi les parlementaires vivants, M. Poincaré, ancien Président de la République, écrit ce qu’il va dire. M. Caillaux n’a rien devant lui.] Elocution «Actor and Elocutionist», disent les Anglais, Ossys-Lourié:

«La faculté oratoire est un art inférieur, j. Les habiles savent en user pour captiver les médiocres qui s’intéressent moins à l’idée qu’à la fabrication, même absurde, pourvu qu’elle flatte leurs désirs et leurs penchants. L’orateur ne produit pas, ne crée pas, il imite, répète; il n’est jamais créateur, toujours vulgarisateur.»

La justesse de cette affirmation est très contestable. Beaucoup d’orateurs créent.

Au moyen âge, la prédication était douée d’une efficacité intérieure et d’un succès du dehors qui touchaient au miracle. Quelques exemples: Le franciscain Berthold de Katisbonne (milieu du XllIe siècle) aurait eu des auditeurs évalués de CO.000 à 200.000. Vincent Ferrier, né à Valence en 1346, Dominicain, parcourut presque en entier l’Espagne, la France, l’Ilalie, l’Angleterre, l’Eco se et l’Irlande. Dans tous ces voyages il ne cessait de prêcher. «Des foules immenses de populations le suivaient et les grands volaient à sa rencontre. Il emmenait avec lui des prêtres pour entendre les confessions et célébrer les office’», des chantres et des orgues, des notaires pour rédiger les actes nécessités par des réconciliations entre ennemis, des hommes éprouvés pour soigner les vivres et lei logements. Ce n’était pas un homme, mais un ange qu’on croyait entendre.»[^Mœller: Histoire de l’Eglise, III, p. 39 et 53.]

Le Vendredi Saint les franciscains en Alsace prêchaient six à sept heures, il se faisait un grand commerce de guides à l’usage de prédicateurs ruraux. «Dormi secure» (Dormez tranquillement, prédicateurs, 36 éditions) et v Dictionnaire des Pauvres».

La Parole entrave dans le téléphone, l’amplificateur, le phono, le radio, des instruments extraordinaires.

La compétition einsi se poursuit entre la parole basée sur t’ouïe et l’écriture basée sur la vue. C’est à qui aura l’usage plus facile, plus précis, ira plus vite, plus sûrement, plus agréablement, directement et économiquement.

5 Débats

Les débats ont une importance considérable dans les pays de libre discussion. Toute une procédure des débats a été instaurée au cours de l’Histoire parlementaire. Deux faits entr’autres la caractérise: d une part la procédure écrite y est étroitement unie à la procédure orale et à chaque phase des débats correspondent des type*» des documents: proposition, rapport, résolution; les débats donnent lieu à des comptes rendus, in extenso, sténographiés ou dactylographiés. D’autre part la procédure interparlementaire s’est à ce point internationalisée que fondamentalement elle est à peu près la même par­tout, elle a pu servir de type lorsque des hommes se sont rencontrés dans les grands congrès internationaux, qu’ils ont même organisé une Union interparlementaire et fondé la Société des Nations.

Dans la recherche de la vérité ou dans la défense des intérêts par voie d’arguments, toute affirmation est susceptible d’être discutée et de donner lieu ainsi à débat. Au cours du débat (contestation, altercation, controverse, litige) sont présentées les objections, les réfutations, les réponses. La contestation est le refus d’accéder à une allégation ou aux prétentions de quelqu’un.

Des efforts ont été faits de tout temps pour améliorer les discussions orales. Les temps anciens ont connu des formes très bien ordonnées pour la discussion des thèses théologiques et philosophiques, pour les débats religieux (les colloques). Et lâ aussi l’alliance du document et de la parole a trouvé d’heureuses réalisations. De nos jours, le besoin de débats approfondis et bien ordonnés se fait grandement sentir.[^Voir les débats des Tribunes libres, tel que le Rouge et le Noir en Belgique. Les débats organisés au Palais Mondial avec rodre du débat fixé d’avance, annonce à l’assemblée (un ebjet. une méthode, des conclusions) avec apport sous les yeux d’une documentation largement visualisée empruntée au Musée mondial et à l’Atlas uni-verwalis ou préparée pour y être reversée ensuite. // Modern Debate Practice by Waldo O. Willhoft, London Pittman.]

6 Écrire et parler

Ainsi, le langage prend la forme de l’écriture. L’écriture à son tour transforme la langue. La documentation a des desiderata relatifs à la langue.

Parole et écriture sont cependant choses différentes. La pensée parlée a ses lois, la pensée écrite a les siennes. C’est une erreur de vouloir modeler l’une sur l’autre. La concision, possible dans l’écrit bien réfléchi est difficile dans les expressions parlées. La brièveté du temps de parole est opposée aux développements possibles en parlant. Par contre un rôle y est dévolu aux gestes et aux démonstrations. Mais l’écrit avec son illustration a pour lui la précision.

Cormenin l’a bien dit: a Les discours écrits ne font point d’effet à la tribune, les discours improvisés ne font pas d’effet à la lecture.» Longtemps en Angleterre, il était interdit de lire un discours, il fallait l’improviser. Le rythme de la phrase parlée est différent de celui de la phrase écrite. Le rtyle aussi differt. Tantôt il faut être plus bref, plus direct, tantôt au contraire plus explicite.

«La nécessité d’un ordre rigoureux ne s’impose pas ou professeur qui parle elle devient évidente pour celui qui écrit. Le lecteur a sous les yeux le commencement et la fin, il suit le raisonnement; pas moyen de tricher. Vous pouvez enseigner un cours écrit; quand vous c rédigez, un cours oral nr tient généralement plus debout.»—(Bouasse)

Dans la causent:, la pensée, sans s astreindre à un ordre logique rigoureux, peut se dérouler en agréables méandres. Dans la phrase parlée, surtout dans la phrase oratoire, il y a une facilité de compréhension provenant du ton. Rien que la hauteur du débit annonce déjà l’importance relative des diverses parties de la phrase. Ceci n’existe pas pour la phrase écrite où tout paraît trecto-tono». D’autre part, le ton de voix est analogue à un accord: Là telle note appelle forcément les autres (do, mi, sol… do). Ici le ton suspensif annonce forcément une suite qui viendra.

Le domaine écrit se circonscrit encore d’une autre maniere. On l’a précisé récemment en tentant une délimitation entre l’ethnographie et le folklore.

«En général, a–t-on dit. l’ethnographie couvre toutes» les activités sociales des primitifs, et chez les civilisés elle ne s’étend qu’à ce qui correspond aux stades des règles et des institutions. C’est-à-dire à ce qui conserve par des écrits. Au contraire, le folklore couvre chez le civilisé le domaine des usages, coutumes et traditions qui se conservent par des moyens oraux. Chez les pri-b mitifs, toutes les acquisitions et organisations sociales sont conservées et transmises par la tradition orale. Par leur étude, ethnographie et folklore se confondent. Chez les civilisés on distingue: les acquisitions et orga-nisations sociales sont conservées et transmises par des moyens écrits ou imprimés et enseignés (domaine de l’ethnographie), ou elles sont conservées et transmises par la tradition orale (domaine du folklore).» [^Albert Marinus: Ethnographie, Folklore et Sociologie, p. 21.]

7 Les crieurs

Les annonces et réclames qu’il importait de foire au public ont longtemps été lues à haute voix par un crieur de profession au milieu de groupes rassemblés ou peuple rassemblé à «on de trompe, dans certains cas convoqué par le bruit d une pelle à feu frappée avec une clef de fer. A partir de 1830 en France, les avis émanant de la municipalité (échenillage, corvées, tirage à la conscription) ont été annoncés au roulement de tambour. Ailleurs la sonnette est intervenue.

223.3 Historique, Évolution
  1. Le langage a une longue évolution. Tout lui est mouvement. L’évolution du langage est nécessaire en général.

Elle se poursuit simultanément dans un double sens: Segmentation des idiomes en langues spéciales et en dialectes; développement des langues nationales et refoulement des patois.

Chez certains peuples la langue est si instable qu il ne faut que quelques années pour ne plus la reconnaître.

La transcription phonétique des chansons populaires produit de précieux documents pour l’étude des langues.

  1. Une même langue présente des variations d’après le temps, les lieux et les milieux où elle est parlée et écrite. On distingue généralement la langue aux diverses époques de son existence en langue vieille ou ancienne, en langue moyenne et en langue nouvelle ou moderne. Pour les temps modernes, on distingue aussi la langue classique, unifiée, officielle ou littéraire. On distingue enfin les divers dialectes, patois ou idiomes locaux qui sont différents d’après les régions et les temps.

  2. Depuis le commencement, les langues se sont fait la guerre; elles ont rivalisé comme les races et se sont mêlées comme les sangs. La terre a entendu plus de 2000 idiomes primitifs ou dérivés, vivants ou morts, illus très par une littérature ou barbares.

  3. Chaque peuple a eu sa langue, sa poésie et sa littérature. Ces biens ont eu le même sort que leurs possesseurs. Un peuple s’emparait-il d’une riche contrée pour y fonder un empire durable et florissant, sa langue ne tardait pas à se développer avec les connaissances, les mœurs et les institutions. Ce peuple, au contraire, vaincu par les ennemis du dehors et la corruption du dedans, s’affaissait-il sur lui-même, le langage tombait en ruine avec lui et ses riches matériaux servaient à constituer de nouveaux édifices.

  4. A l’intermédiaire du livre et du document se poursuit la lutte des langues. Une langue ne s’étend que si elle est l’organe d’une civilisation douée de prestige. Ainsi la «Koinê ionienne attique» a remplacé tous les autres parlers grecs. Ainsi!e latin l’a emporté sur les parlera barbares; l’espagnol et le portugais sur ceux des peuples de l’Amérique du Sud; l’anglais sur ceux des peuple’ de l’Amérique du Nord. La multiplication des «langues communes b, dans l’Europe d’aujourd’hui, et cela en un temps où il y a au fond unité de civilisation matérielle et intellectuelle, est une anomalie.[^Meillet, A. — La méthode comparative en linguistique historique.]

Le phénomène a interlingua» se poursuit; il y a eu dans le passé des langues communes intermédiaires, il pourra en naître dans l’avenir.

  1. L’antiquité civilisée a connu la prédominance du grec; au moyen âge tout est en latin; plus tard, la réaction s’opère; les parlers nationaux deviennent des langues littéraires; par ex. Dante et Luther renoncent à écrire en latin pour se servir de la langue vulgaire qu’ils purifient et développent.

  2. Dans la lutte des langues le latin ne perd pas ses avantages. Il continue à être employé dans l’Eglise catholique; il fait l’objet des études dites d’Humanités. Le Congrès international de Botanique a encore imposé le latin comme langue obligée de diagnose. On a recherché à moderniser le latin (latin sans flexion). Récemment la grande fume allemande Siemens et Halske, après avoir installé ses hauts parleurs et appareils de radio dans la cathédrale de Spire – l’antique sanctuaire qu’illustrèrent les saint Bernard, Conrad et Frederick Barberousse —. en donnent une description illustrée sous ce titre bien moderne «De Ampliiicatoribus in œde spirensi instituas». Si haut parleur était traduit amplificator et microphone microphonum, les «Sp^zialbahnsprecher» se disaient Tubi, et les «Siemens Bandchenmikrophon» s’exprimaient Laminatum. De l’ensemble était-il dit «Effectu9 autem est 200 Watt».

En Allemagne a été fondée en 1933 Societas Latina et si revue en latin (München, G. Horth). Peano et ses collègues dans Schola et Vita font campagne pour le latin simplifié sans flexion.

  1. Une œuvre lente mais formidable se poursuit sous nos yeux: la refonte systématique du langage. Elle s’étend: Io aux ensembles linguistiques d une part, en constante évolution; 2° à la création d’une langue internationale; 3° aux ensembles désignés conventionnels, qui vont en se multipliant, depuis les symboles mathématiques jusqu’à la nomenclature de la chimie.
223.4 Espèces de langues
  1. On distingue les langues de plusieurs manières.

?,J d’après le lieu où elles sont parlées (asiatiques, africaines, américaines ou océaniennes); 2° d’après leur

dérivation en familles dont les principales sont: a) les langues sémitiques: hébreu, arabe; b) les langues aryo-européennes: du midi, sanscrites, iraniennes (zend) pélasgiques (grec, latin), celles du nord: celtiques, germaniques, slaves.

  1. On a posé cette question: la civilisation a–t-elle tout à gagner à la multiplication de foyers de culture, notamment à la révision des langues et des littératures régionales On enseigne aujourd’hui en finlandais à Helsinski. en esthonien à Tallin; en lithuanien à Kaunas, en letton à Riga, alors que le russe y dominait seul il y a vingt ans. La science et l’unité humaine ne sont elles pas compromises par cette dispersion d’effort*, et par cette surabondance de moyens d’expression? (Th. Ruyssen.)
223.5 Langue littéraire

Certains écrivains ont inventé quelquefois pour eux-mêmes une syntaxe et une grammaire. On a été amené à poser le principe que le style ne doit pas sortir des traditions normales de l’activité intellectuelle. (Gonzague True.)

  1. Le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Revue de métaphysique et de morale, 1933.

Gustave Flaubert, écrit M. Brunot, avait la tête pleine de l’idée d’un style irréalisable qui «devait être rythmé comme les vers, précis comme le langage des sciences, qui nous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où notre pensée voyagerait sur des surfaces lisses comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière. Forçat du verbe, sentant ton premier jet lâche et même incorrect, il cherche dans une angoisse de chaque jour cette forme que personne n’a jamais possédée, s’acharnant sur une page, raturant, s’interrompant pour se remettre à l’école des grands écrivains de tous les temps, puis se réappliquant à la tâche, toujours inassouvi, toujours rugissant et de son impuissance et de la pauvreté des matériaux que la langue lui fournit». Il déclamait ses phrases, les écrivait au tableau noir et s’estimait heureux lorsque, après dix heures de travail acharné, il avait écrit soixante lignes dont il était à peu près satisfait.

Ce qui ne peut s’exprimer directement le sera par la vote détournée de la suggestion. Pour un véritable talsnt la suggestion est beaucoup plus puissante que l’expression directe (par ex. transférer aux choses les qualités des hommes et aux hommes celles des choses.[^Boillot; Sur l’affiche de Ulen pour la plume Wa-terman.]

Des poètes ont analysé les instruments de travail, les modes d’expression favoris, le choix des mots pour leur sonorité, leur valeur plastique, images, symboles, allégories. D’autres ont examiné l’architecture de leur œuvre: l’esprit du poète qui choisit, organise, ralentit ou précipite l’expression poétique.[^Paul de Reul: L’art et la pensée de Robert Browning. Bruxelles, Lamertin 1929, 527 p.]

223.6 Orthographe
  1. L’art d’écrire correctement se disait orthographia, qui en français donne orthographie, ancien synonyme d’orthographe. Ce terme exprime l’art décrire les mots d’une langue correctement, c’est-à-dire avec les caractères et les signes consacrés par T usage.

Le latin, le grec, l’italien, l’espagnol s’écrivent comme ils sont pariés. Il n’en est pas de même du français et de l’anglais.

  1. L’orthographe française est fort compliquée et cela pour plusieurs motifs. Il y a l’écriture des mots en eux-mêmes et le rôle qu’ils jouent dans le discours. Au lieu de correspondre à la prononciation comme c’est son rôle naturel, l’orthographe dépend de l’étymologie dont elle s’écarte néanmoins très arbitrairement et très fréquemment; de l’analogie qui est constamment violée; de l’usage surtout qui est presque toujours abusif, souvent incertain et contesté. A ces causes de confusion, il convient d’ajouter les vices de l’alphabet français où l’on trouve: 1° le double emploi de c, ç et s, de e, è, ai et ei, de / et ph, de g et de s et z, etc.; 2° le double rôle de h, ch, et. Enfin l’étonnant abus dem lettres nulles qui hérissent un nombre immense de mots, A toutes ces difficultés dues à l’orthographe d’usage s’ajoutent celles de l’orthographe de règle. Il y a en français une mul­titude de règles et une innombrable quantité d’exceptions. C’est avant tout une langue de nuances. Aucune autre peut-être n’a autant de moyens de varier la pensée à l’aide de certains procédés de syntaxe, qui malheureusement sont souvent fort subtils. Ecrivains, lexicographes se perdent dans des détails insignifiants et que l’on ne parvient pas à régler d une manière sûre. Ex.: l’emploi des majuscules, l’usage du tiret, la formation du pluriel dans les mots composés, les règles du participe passé.

Après trois cents années d’existence, l’Académie française a fait paraître récemment sa grammaire toujours retardée. Elle a soulevé une tempête de protestations. L’orthographe est exigée partout mais non toujours obtenue. «Faire des vers sans mettre l’orthographe, a dit le P. Petit, c’est porter un habit brodé sans avoir de chemise». Napoléon ne connaissait pas l’orthographe, ni avant lui, Henri IV, Louis XIV, le Maréchal de Richelieu.

  1. Pour presque toutes les langues, il existe un mouvement réformateur: en français, en anglais, en allemand, en néerlandais, etc. Des ouvrages paraissent en orthographe simplifiée.[^Della Rocca de Vergalo. La réforme générale de l’ortografe. Paris, Lemerre. 5 fr.]

  2. Depuis le XVIe siècle des efforts nombreux ont été faits en vue d’une réforme de l’orthographe française. Ils ont rencontré de l’opposition.

L’orthographe, disent les opposants, est une forme conventionalisée de l’écriture. Elle a l’avantage de s’imposer aux irrégularités des dialectes et aux changements historiques des sons. Elle lie les forces et les expressions d’une civilisation. Sans orthographe ou avec une orthographe phonétique, Shakespeare et la Bible ancienne seraient des œuvrer étrangères pour les Anglais d’aujourd’hui. Le langage littéraire comme lien d’une civilisation et voix d’une nation doit être regardé d abord comme un langage écrit, bien qu’il ne doive pas rester sans relation arec le parler pour devenir vivant.

Les grammairiens ont donc tenté un effort systématique pour établir un moyen de relation commun et bien authentique entre les communautés à dialectes divers d’une nation.

M. Brunetière a adressé à la réforme deux reproches: elle changerait In a figure» des mots et en altérerait P t harmonie s et, ce faisant, elle transformerait le français en une sorte de volapük. M. Renard réplique qu’au XVI° et XVII° siècle l’orthographe avait une autre ligure, que dans les éditions d aujourd hui on la modernise et que Brunetière lui-même, dans son édition des «Sermons» de Bossuet, n’a pas respecté l’ancienne orthographe.

A la fin du XVIIIe siècle, l’Académie a simplifié en bloc 5.000 mots sur les 18.000 que comptait la langue. Et nul ne protesta.

  1. Pour l’anglais, nulle académie n’a la garde de son orthographe. Depuis cinq siècles l’anglais s’est simplifié et perfectionné. Le Dr Murray, éditeur du «New English Dictionary», édité par la Clarendon Press, a fait beaucoup avec ses collègues pour fixer en dernier lieu l’orthographe.

La Spelling Reform Association a fait aux États-Unis le plus gtand effort pour simplifier l’orthographe anglaise. Elle poursuit cet idéal: avec 42 caractères différents écrire les 42 sons distincts de l’anglais.[^Dewey, Melvil. Simpler Spelling: Reazons and Rules (In Decimal classification, edition 12th 1927, p. 49).]

Antérieurement 1 Association Phonétique internationale a établi un alphabet pour la notation de toutes les langues.. (Voir aussi l’ouvrage Melvil Dewey, Seer Inspirer-Doer 1851–1931.

  1. Graphisme et phonétisme. — La lutte qui intéresse beaucoup le livre, demeure ouverte entre ceux qui imposent l’orthographe étymologique et ceux qui préconisent l’orthographe phonétique.[^Paul Reuner. Gutenberg Jahrbuch 1930, p. 338–343.]

C’est la typographie en dernier ressort qui décide de l’orthographe réformée.

Certains pensent que la réforme radicale de l’orthographe française* comme au XVIe siècle, est impossible pour l’Académie. Tous les livres imprimés antérieurement deviendraient du même coup illisibles et (e sacrifice serait trop grand.

Les néo-eapérautistes déclarent que la langue est faite d’abord pour les yeux ensuite pour l’oreille, et revendiquent le maintien de la forme orthographique des mois. Ils estiment que 90 fois sur 100 le graphisme jouera le grand rôle. 7. Dans les langues autres que le fronçais et l’anglais, la réforme de l’orthographe se poursuit.

Ainsi, l’orthographe serbe a été fixée par Karadjitch au XIXe siècle selon le principe phonétique: les Croates-Slovènes ont gardé la tradition étymologique, mais Gay, au XIXe siècle aussi, a perfectionné pour eux les caractères latins en y ajoutant les signes jusqu alors spéciaux au tchèque.

  1. Toute insuffisance d’un système réagit toujours sur Les autres systèmes. Ainsi on a laissé s’établir l’orthographe au petit bonheur. Phonétique par essence, l’écriture s’est laite étymologique. D’où ces conséquences, al On a du inventer une orthographe phonétique pour la sténographie et la «sténotype» (machine à sténographier) en fait l’emploi, Au dactylo ou au typo à opérer alors le redressement de l’écriture phonétique en écriture orthographique. b) La transformation de la parole énoncée (le son) en un texte lisible (imprimé) est concevable à l’intermédiaire d’appareils électriques, mais rendue impossible par suite de la non concordance entre le son et l’orthographe. Déjà on a réalisé aux États-Unis cette expérience. Un reportage de match de boxe décrit au téléphone à un typo (monotype) qui compose directement à toute vilenie, au clavier, la bande de papier perforée génératrice des textes fondus, générateurs à leur tour de la composition à placer sous les presses.

Est en cause ici toute la lexigraphie. Cette phrase: La documentation internationale au service d’une ciut/i’sa-tion mondiale contient quatre mots dont aucun n’était admis par 1 Académie française avant 1678. C’est l’idée de là qu elle fait ainsi aux mots internationale et civilisation: le mot mondial n’a été admis par l’Académie qu’en 1931; le mot documentation demeure exclu du français académique.

223.7 Langues internationales
  1. Le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol sont des langues dites internationales à cause de leur grande diffusion. Le français a été longtemps la langue diplomatique. L’anglais a reçu un traitement égal au français à la Société des Nations. Tous les documents y sont publiés dans les deux langues.

Les ouvrages publiés ou traduits en anglais auront dans une immense population un très grand débit. Ce sera pour les écrivains et les traducteurs un encouragement que ni l’allemand ni le français ne pourront offrir. Le tiers de la population du globe comprendra bientôt l’anglais.

Le nombre de langues de grande circulation a augmenté: l’arabe, le russe, le japonais ont acquis ce meme caractère.

  1. Langue internationale. — L’homme n’est plus satisfait des langages spontanés que fa tradition lui a légués. Il veut rationaliser le langage d’abord dans le sens de l’internationalité, ensuite dans celui de la systématisation logique.

Le langage pensé, parlé ou écrit s’est formé lentement au cours ces âges. Il présente ces trois caractéristiques fondamentales: a) il s’est constitué en unités indépendantes, différenciées et «incompréhensibles» les unes des autres parmi des groupes d’hommes plus ou moins nombreux; b) il a évolué tantôt en se différenciant, tantôt en s’unifiant suivant que les communautés humaines étaient ou non en rapports fréquents et constants les unes avec les autres; c) il comprend des données spontanées ou empiriques, inhérentes à l’état des connaissances d’acquisition et d’invention des hommes et des données rationnelles ou susceptibles de raisonnement, d’invention e: de discipline volontaire.

Dans l’état de civilisation universelle auquel est arrivé l’Humanité et qu’il importe de voir développer maintenant, une langue universelle est désirable.

Le langage peut naître de trois processus: a) du simple mélange de langues entr’elles. Ainsi il advint largement dans le passé. Mais des siècles, voire des millénaires, paraissent nécessaires à cet effet; b) de la prédominance d’une langue existante. Ainsi il advint de certains dialectes dans chaque langue nationale, du grec et du latin dans l’antiquité. Mais les luttes nationales qui s’étendent jusqu’au langage s’opposent à semblable absorption et la civilisation nouvelle devrait être faite d éléments empruntés à toutes les natures, l’instrument de son expression doit être aussi égale et commune.

Dans le langage comme dans la Documentation, il s’opère une différentiation entre: ce qui est spontané, familier et ordinaire: langage vulgaire; ce qui est cultivé, imagé, esthétique: langage littéraire; ce qui est rationnel ci précis: langage scientifique. Les trois langages tels qu ils sont actuellement constitués, se parlent, mais les deux derniers, les littéraire et scientifique, s’écrivent de plus en plus.

Il y a lieu d’élaborer rationnellement et de répandre efficacement un langage universel. De nombreuses tentatives ont été faites depuis trois siècles. Elles ont chacune nus en lumière des éléments précieux, soit en formulant mieux certains desiderata, soit en présentant des solutions de plus en plus adéquates à ceux-ci. En forme finale, on tend vers une élaboration nettement consciente du langage synthétique, une Pasilalic permettant de tout dire internationalement, une Pasigraphic permettant de tout écrire.

Une langue internationale est le complément indiqué d’une civilisation universelle. Les hommes appartenant à une même unité auront à se comprendre les uns les autres. La langue internationale devrait être choisie par un corps qualifié et être enseignée obligatoirement dans les écoles. Il y a un grand nombre de langues internationales, il en naît tous les jours. La plus répandue et la plus populaire est (’esperanto. Des études ont été poursuivies en vue de créer une langue philosophique et scientifique universelle.

Un grand mouvement s’est produit pour une langue internationale. Au moyen âge et jusque dans les temps modernes, la langue de la Rome, anciennement adoptée par l’Eglise et consacrée par le Droit (droit romain) était la langue commune de toute l’intellectualité, enseignée dans les écoles. De nos jours l’effort s’est porté sur une langue artificielle dont le vocabulaire soit formé de racines ayant un maximum d’internationalité et dont la grammaire roit simplifiée et régularisée jusqu’à ne comprendre que quelques règles sans exception. L’esperanto est la plus répandue des langues internationales. Né ti y a 43 ans, il a pris un grand développement. Il est répandu dans le monde entier et il continue à progresser. Il y a dans chaque pays des congrès nationaux annuels d’espéran-tistes et une organisation internationale fortement constituée.

On a estimé à environ 125.000 le nombre des esperan-tiste1* du monde. Ce nombre comprend beaucoup d’hommes de culture très simple.

Les espérantistes sont répandus dans 100 pays. Ils sont organisés eu 1776 associations locale«, dont 632 associations professionnelles.

L’espéranto a apporté de nouvelles possibilités à la documentation, a) Livres et documents édités en espéranto et disposant de ce fait d’un rayon de présentations. b) Résumes des ouvrages et des travaux en espéranto, c) Bibliographie dont les rubriques et les titres soient traduits en espéranto et combinés avec la classification décimale.[^Des propositions intéressantes ont été faites par M. Vseevolhold Cheshichhin (Niizhnij-Noovgorod) dans l’ordre de la langue internationale, comme pasigraphie: // a) Employer indifféremment les radicaux des grandes langues de circulation internationale en y ajoutant les désinences grammaticales de l’esperanto et en séparant le radical de la désinence par des points, dont le nombre correspond par convention fi chaque langue. Ex.: Chieno. Chien (français) substantif. // b) Employer les indices chiffrés de la classification décimale comme radicaux exprimant les concepts et les combiner avec les désinences grammaticales de l’esperanto. Ex.: 599.725 oj Chevaux. // c) Compléter cette dernière notation par un hiéroglyphe chinois. // d) Obtenir fi volonté une correspondance conventionnelle entre les chiffres de la classification décimale et les syllabes désignant les notes de la musique soit 1 = ut,? = re, 3 = mi, 9 = de, 0 = hha. // soit cheval-oj ou 599.725 oj Soldedeaire soloji. // Les notes pourraient être chantées comme dans certains langages anciens.]

  1. Les applications de b espéranto se font nombreuses. Des revues polonaises, lithuaniennes, japonaises donnent des résumés en espéranto. Les actes de la Conférence internationale «Vrede door Religie» (La Haye, 31 juillet 1928) ont paru en deux versions dans le meme volume, hollandaise l’une, espéranto l’autre. Les orateurs avaient parlé chacun en leur langue et ils avaient été traduits immédiatement. Certains s’étalent exprimés directement en espéranto.

Les applications de l’espéranto à la documentation ont fait l’objet des Travaux du Centra Officejo (Paris) et en en particulier ceux de son président, le général Sébert.[^Voir Publication de l’Institut International de Bibliographie.]

  1. Dans la lutte pour la langue internationale unique, on a fait valoir les desiderata plus complexes de la langue en sciences, arts et politique. Les uns veulent une langue simple prête à être immédiatement employée. Les autres envisagent la nécessité d un Institut International inter-linguistique qui créerait en collaboration une telle langue.[^(3) Voir propositions W. Jezierski. Schola et Vita, 1931. n" 1 – 3, 1932, n° 1 – 2. p. 92.]

L’Espéranto et l’ido sont en compétition, mais l’espé ranto a l’organisation de propagande la plus puissante. Deux tendances se disputent au sein de l’espéranto, l’une met la longue nouvelle au service des intérêts et de l’idéologie réformiste et bourgeoise; l’autre organise le développement et l’application de l’espéranto pour la lutte révolutionnaire.

Des centaines de projets de langue internationale existent et de nombreuses études sur ce sujet, de nombreux projets approfondissent chaque jour le problème.[^Couturat: Histoire de la langue internationale. — E Wüster: Internationale Sprachnormung in der Technik. Un linguiste autorisé, comme Otto Jrsperscn, a construit à son tour une langue artificielle, le Novial (International Language G. Allen Union, 1928).]

223.8 Terminologie scientifique spéciale

La terminologie scientifique est devenue fort spécialisée et difficile à comprendre pour les non initiés. Elle complique la lecture des ouvrages. Le problème d’une terminologie scientifique et universelle es* posé. (Voir les considérations présentées au n° 122.)

  1. Dans la vie courante, on a fréquemment recours à l’usage de noms spéciaux. Ainsi, pour le nom de sociétés commerciales, on exprime Liége-Nemur-Luxembourg par Linalax; la Serma dénomme la «Société d’Electricité de la Région de Malmcdy*. Il est aussi des familles de sigles: le s Syndicat d’études et d’entreprises au Congo s se dit 5ynl(in, mais il est en relation avec Sytnaf qui a elle même pout filiales régionales Symor, Symctame et Syluma. Des noms sont aussi empruntés à des qualités. La soie artificielle à l’acétate de cellulose se dit SetHoae; Çolin pour cela fini; Durobor, nom de la Cie internationale de Gobeleterie inébréchable (dur an bord).

  2. La nomenclature ancienne est une cause de confusion. Que de temps gagné si l’on pouvait réformer la nomenclature. Quoi, par exemple, de plus simple à faire comprendre que la détermination de la position géographique par la longitude et la latitude. Et pourtant les complications s’accumulent à raison des termes employés et des conventions qui manquent de simplicité. Méridien alors que longitude signifie la même chose. Division du cercle en degrés et non décimalement. Expression de la mesure du méridien en lieues et non en kilomètres. Répartition de degrés de latitude en deux séries de 90° et de ceux de longitude en deux séries de 180°, au lieu d’avoir une notation unique de 0 à 360° qui supprimerait les déterminations subséquentes des degrés en N. S, E. O., et qui embrouille les esprits.

  3. Leibnitz dans sa Characteristic Universalis imagina, pour exprime! toute idée, un symbolisme semblable fi celui de l’algèbre. Ce symbolisme a été réalisé dans temps modernes par Boole, Peano. Whitehead. Russel. etc.

223.9 Divers

223.91 Traductions

L Les ouvrages donnent lieu éventuellement fi del traductions en plusieurs langues. Ann Vickers, le nouveau roman de Sinclair Lewis, l’auteur de Babbitt, a été publié simultanément le même jour en 17 langues.

  1. La Commission de Coopération intellectuelle a demandé que soit signalé, pour être traduit en plusieurs langues, le meilleur livre de chaque pays. Elle a aussi fait procéder à un «Index Traductionum».

  2. Les éditions polyglottes combinent plusieurs langues en un même ouvrage. La Bible polyglotte de Plantin est un exemple typique. On a publié des œuvres classiques de traduction en deux colonnes intralinéaires ou infra-marginales.

Pendant la guerre, Rizoff, Ministre de Bulgarie à Berlin, a publié un ouvrage en quatre langues juxtaposées, traitant des frontières historiques de la Bulgarie.

4 Les traductions d’ouvrages scientifiques sont souvent c’es adaptations à un nouveau public, elles sont ainsi mises à jour de recherches récentes.

223.92 Signalisation

La signalisation est une forme de langage, mais qui s’exprime à l’aide d’instruments matériels. Les signes sont à l’état de repos ou de mouvement. Par ex.: la signalisation des routes, des chemins de fer, de la navigation, des langues. La signalisation des contrebandiers entr’eux. Les signaux sont optiques ou acoustiques ou tous deux à la fois: les uns et les autres peuvent être fixes ou mobiles.

On a établi des signalisations à tort et à travers. Nous sommes entourés de signaux. C’est la tour de Babel de la signalisation. Une standardisation, une corrélation s’impose; Une Signalisation Universelle.

223.93 Corrélations de la langue

La langue a de nombreuses corrélations. Dans un cours récent à la Sorbonne reproduit sous le titre de a L’Homo Loquenx» (Annales de l’Université de Paris, mai 1931, p. 218–233), M, Léon Brunschwig a donné une belle synthèse des conceptions à travers l’histoire du langage, de ses rapports avec la pensée et avec la logique, et incidemment avec la classification. #### 224 Éléments intellectuels. Les formes d’exposés

224.0 Vue d’ensemble
  1. Les éléments intellectuels, ce sont les idées (conceptions, sentiments, ectivilés, imaginations), ce sont tes formes dans lesquelles s’expriment les idées (exposés scientifiques et didactiques d’une part, exposés littéraires et artistiques d’autre part). Le domaine des Sciences et de l’Enseignement a été et vraisemblablement ira en s’étendant immen-ément, celui des Lettres et des Arts aussi. En même temps la corrélation deviendra de plus en plus étroite entre la pensée et son expression. Le Livre écrit a rendu possible la concentration d’esprit nécessaire pour produire des œuvres approfondies, équilibrées, riches de substance et impeccables de forme. La mémoire du créateur livrée à elle-même n’aurait jamais pu atteindre ce résultat; la pensée est si subtile, si fugitive qu’il faut savoir la fixer. L’ère des improvisations des premiers poètes est bien close. Mais qu’on songe à ce que l’algorithme, pur système de signes et de symboles, a été pour les mathématiques et on concevra l’importance de ces formes bibliographiques et documentaires. De plus en plus précises, mieux enchaînées les unes aux autres, elles se présenteront comme des moules tout préparés pour recevoir la pensée, pour l’exprimer avec un maximum de force, de clarté et par conséquent d’efficience. Ces formes. ces moules, seront le résultat de l’effort collectif, additionné et progressant. Joints à la préoccupation de mieux classer les idées, de diviser les textes pour faire davantage ressortir le classement et les rapports, ils feront de plus en plus, du livre, un langage supérieur entièrement réfléchi, se superposant au langage normal des relations usuelles qui, lui, est tout spontané. Un tel langage sera l’instrument adéquat à l’édification des immenses architectures d’idées que constitueront de pins en plus nos Sciences, nos Enseignements, nos Lettres et nos Arts, partis, eux aussi, du savoir et du faire primitif pour s’élever jusqu’à l’intelligence et l’action raisonnées.

Ainsi entrevu, le Livre devient le moyen d’élaboration de la pensée humaine, la concrétion de cette pensée à ses degrés les plus élevés. La Bibliologie ne se borne pins à être technologique. Elle devient, on l’a vu. psychologique, pédagogique, sociologique.

  1. Dans la présentation du sujet ici. il y a lieu de distinguer les questions suivantes: a) les règles de la composition littéraire en général, le terme littéraire s’étendant ici à tout ce qui est lettre ou écrit, donc à la science et à la technique non moins qu’à la littérature. La composition littéraire est dite aussi Rhétorique; b) le style en généra!; c) les divers types d’exposés; d) les diverses espèces d’ouvrages ou formes de livre; e) l’ensemble de livres qu’on peut distinguer en scientifiques d’une part et littéraires d’autre part.[^Tout ce qui concerne la Littérature est classé ci-après ainsi que tout ce qui concerne les Écrivains. Pour l’étude des formes, voir aussi ce qui est dit sous Formules, Bilan et Méthodes pédagogiques.]

  2. La forme d’un livre est très différente selon qu’il s’agit d’une œuvre littéraire ou d’une œuvre scientifique. Fantaisie et imagination dans un cas; rigueur scientifique et rationalisation dans l’autre. Cependant les formes d’exposés. qu’elles soient littéraires ou scientifiques, ont de commun de nombreux éléments qu’il convient d’examiner ensemble.

  3. Les formes représentent les diverses structures biblio-logiques en lesquelles les matériaux sont ordonnés. Les formes peuvent être considérées en leur état simple.

«élémentaire». fondamentales: elles sont alors des parties ou des aspects des ouvrages. Elles peuvent aussi, en se combinant, constituer la forme des ouvrages eux-memes en leur totalité et comme telles être définies les «formes des formes».(Pour l’énumération et le détail des diverses formes, on se référera à la Classification décimale. Tables des subdivisions communes de formes.)

  1. La forme du livre n’est pas arbitraire. Elle est largement commandée par des besoins, voire par des buts à atteindre. Mais, comme il arrive presque toujours, ce sont des besoins très limités immédiats qui ont commandé toute cette évolution. Ces besoins on peut les définir ainsi: 1° enregistrer complètement et facilement: 2° faire retrouver aisément le document; 3° faire lire rapidement.

La forme du livre est le résultat de l’œuvre collective comme le contenu même. Quand on étudie le livre point par point, élément par élément, forme par forme, on constate l’immense et le séculaire effort qu’il a fallu pour créer ce qui aujourd’hui nous parait si simple que nous ne saurions guère l’imaginer autrement. Aussi ne pouvons-nous deviner tout ce que l’avenir nous réserve encore dans ce domaine des formes du livre.

  1. La forme du livre est distincte de sa substance, les données qu’il contient sont relativement indépendantes. Des données de différentes sources (différents auteurs, différents pays) peuvent être comparables au point de vue de la forme, car elles se rapportent à un même objet, au même temps, et parce qu’elles sont exprimées de la même manière. Malgré cela, ces différentes données peuvent fort bien n’être pas comparables, relativement au fond, certaines étant le fruit d’une observation consciencieuse, d’un raisonnement logique, et d’autres au contraire résultant de la fantaisie et de l’invention de toutes pièces. Ce serait commettre une erreur de les amalgamer, comparer, additionner.

  2. Deux problèmes sont à traiter séparément: celui des méthodes et de l’organisation de la recherche scientifique; celui des méthodes et de l’organisation de l’expression donnée aux résultats de cette recherche (livre, documentation). Ce dernier problème consiste notamment à examiner quelles sont les qualités de forme requises pour que les données scientifiques, après avoir figuré dans des documents particuliers, puissent être réunis dans des livres généraux (Encyclopédie universelle). Ainsi les données peuvent se rapporter les unes à un objet, à un fait, s un phénomène déterminé, les autres à un groupe de faits, d’objets; les unes étant exprimées en telles unitées de mesure, les autres non, etc. Elles peuvent être rédigées de telle sorte que la juxtaposition des textes, leur confrontation, leur addition sont impossibles. En combinant ces différentes données, on commet de nouveau une erreur et même en certain cas la diversité de forme est si apparente. si vivante, qu’il devient absurde de vouloir tenter un rapprochement, grouper le tout en une même colonne, un même tableau.

On voit donc que les exigences de forme et de fond sont différentes et peuvent être étudiées séparément. Les exigences de forme sous un certain aspect sont même plus essentielles que les autres chaque fois qu’il s’agit de coordonner des travaux très étendus comme le sont les travaux internationaux et ceux qui portent simultanément sur les domaines de plusieurs sciences ou branches d’activité.[^Cf. en ce qui concerne la comparabilité statistique. U. Ricci: Les bases théoriques de la statistique agricole. 1914, p, 7.]

  1. Jusque récemment le livre était Mynihitiquc: de vaste ensemble historique descriptif, instructif ou sentimental ou lyrique. Ainsi les épopées, les gros livres religieux. Puis il est devenu analytique, pour tendre & redevenir à la synthèse rationnelle.

  2. Deux états d’esprit sont en présence: les uns sont en faveur d’une véritable fixation de l’exposé, dans des grandes lignes tout au moins, et susceptible d’être exprimé en des principes et des normes. Les autres redoutent cette fixation et proclament la liberté.

La Bruyère disait: «Entre toutes les expressions de la pensée, il y en a une qui est la meilleure». Lors de la lutte des Classiques contre les Romantiques, il s’est trouvé un académicien pour dire que les genres en nombre et en texture étaient déterminés d’une manière immuable. Mais l’immuabilité des formes n’existe pas et leur systématisation à outrance ne va pas «ans inconvénient. Les formes d’exposé ont des moments. Quand elles sont créées elles aident puissamment à l’ordre dans les idées: plus tard elles deviennent tyranniques et compriment souvent la pensée.

Il faut donc proclamer le droit à la libre recherche dans tous sens. (Pareto.)

Le positivisme ayant été préoccupé de liaison et de coordination de faits et de données intellectuelles a constitué un grand embarras au libre mouvement des diverses sciences. (de Ruggiero.)

On possède d’ailleurs des exposés scientifiques qui ne refondent pas systématiquement la science mais qui touchent à toutes ses parties pour les rénover et les conduire dans des voies nouvelles. Ex.: L œuvre de Poincaré.

Les écrits sont de diverses sortes, comme les pensées: celles qui s’efforcent d’être objectives, impersonnelles (scientifiques); et celles qui visent à condamner (plaidoyers); ceux qui cherchent à amuser (œuvres littéraires). Que de discours, d’articles de journaux, de brochures de propagande, qui consistent à travestir les choses, en passant sous silence, en exagérant, en mettant i une place inexacte, en inventant, en niant.