225 Éléments scientifiques ou littéraires du livre: les données de l’exposé

  1. Le contenant. — Les éléments considérés précédemment sont ceux du «contenant» ou «forme» dans le sens large du mot (éléments matériels, graphiques, linguistiques, intellectuels). Les éléments considérés ici sont ceux du «contenu» ou «fond». Ce sont les cléments scientifiques ou littéraires, les données mêmes de l’exposé faits et idées.

Derrière le Livre «contenant «, il y a le «contenu». la Littérature au sens large, (les lettres, la s chose littéraire»: Res litteraria. Materia Bibliologica, Res scripta. l’Encyclopédie immatérielle des connaissances).

En fait, la matière des livres, c’est tout ce qui est constaté et pensé, senti et éprouvé, voulu et proposé. La division de la matière en scientifique, littéraire, pratique ou d’action sociale est relativement récente. Il y a eu au début confusion et mélange, puis lente différenciation Cette matière n’a d’autre limite que la Pensée humaine, laquelle, elle-même, n’a en principe d’autres limites que la Réalité universelle.

Les traditions orales ont fini par être écrites comme les coutumes ont été rédigées: les chansons populaires transcrites, les paysages, les sites, les industries, les choses photographiées ou filmées.

A grands traits on peut répartir les livres produits dans les catégories suivantes; ouvrages anciens, ayant une valeur par eux-mêmes ou comme sources de l’Histoire; ouvrages littéraires; ouvrages scientifiques; ouvrages techniques et professionnel»; publications administratives officielles; publications commerciale».

  1. Contenu de la motte des livrets – A quoi sont consacrés ces millions d’ouvrages, ces centaines de millions de documents écrits chaque jour, à la vie plus ou moins durable ou éphémère et dont, ne fût-ce que d’un instant et sur un point particulier, (’effet est venu s’inscrire dans In Réalité Universelle) Tout le Travail de l’Intelli genco aboutit à des pensées, A des unions, des combinai sons, des cycles de pensée», constituant les systèmes, les théories, faits des vérités, d’erreur, d’opinion. Il aboutit en un mot A des Idéologies qui tendent, par synthèse et élimination, A une mentalité Universelle et Humaine.

Pour se rendre compte de ce que contient la masse des livres, il y a lieu: 1° d’en faire une statistique classée; 2° d’envisager les causes générales de la production; 3° de suivre les grands courants de la pensée à travers les âges. Il nous faut une histoire des sciences, des connaissances. signalant toutes les innovations, toutes les idées dites révolutionnaires qui ont chacune été le point de départ d une efflorescence d’œuvres nouvelles. Car une idée s’exprime par une pléiade d’hommes en un courant de livres; ex. la Renaissance, la critique religieuse, les grands courants modernes. Chaque mouvement a créé un livre prototype: ce livre une fois créé, il s’est développé, réédité, continué d’édition en édition. Ex. les livres sacrés, les œuvres des grands philosophes, les dictionnaires de langue, les encyclopédie*, les recueils d’inscriptions, etc.

Qu’y a–t-il dans la masse des livres» Quel spectacle aurions-nous si, par un miracle bibliographique, il nous était donné tout a coup de pouvoir les lire en même temps dans toutes leurs parties, sur toutes leurs pages? La première chose qui frapperait serait la répétition; puis I- dépassement de beaucoup d’assertions désormais sans valeur; puis encore la futilité et la petitesse extrêmes de quantités de questions traitées; enfin!a manière inadé qunte et inefficiente dont la plupart des exposés sont préscnlés. Mais bientôt frapperait la grandeur de l’œuvre accomplie, la liaison et l’enchaînement qu’offre la matière traitée par toute la succession des livres. 3. La Pensée bib/iologiquc universelle. —* La matière des livres, au sens large, est dite la matière littéraire. En fait, c’est tout ce qui est constaté et pensé, senti et éprouvé, voulu et proposé. La division de la matière en scientifique. littéraire, pratique ou d’action sociale est relativement récente. Il y n eu au début confusion et mélange, pui$ lente différentiation. Cette matière n’a d’autre limite que In Pensée humaine, laquelle elle-même n’a en principe d’autres limites que la Réalité universelle.

Il n‘y a en réalité qu’une seule Pensée. Cette pensée circule à travers la société humaine (toutes les générations. tous les pays) par un échange perpétuel. Elle prend partiellement et momentanément sa fixation dans les Livres. L’analogie ici est réelle avec les forces physiques qui se ramènent en réalité à une seule, laquelle circule par un échange perpétuel dans la nature morte aussi bien que dans la nature animée et s’incorpore dans les divers corps.

La portion de la Pensée humaine incorporée dans les livres constitue la matière bibliologique en général. Celle ci o pour caractéristique additionnée d’être: 1° pensée; 2° exprimée; 3° écrite; 4° en correspondance plus ou moins adéquatement avec la Réalité extérieure.[^Le magnifique discours de Hofmannnsthal, testament de ce grand poète, sur l’Ecrit, domaine spirituel da la Nation.]

C’est toute une longue évolution qui a conduit au point actuel. Comment on est arrivé à faire de toute la matière de la pensée une matière bibliologique, à réaliser la concentration des connaissances en sciences bien systématisées à prendre conscience des problèmes et a les poser clairement, à créer des méthodes pour les résoudre. Cette évolution passe de I homogène à l’hétérogène (expression de Spencer) de ce qui est un, semblable, confus au début, à ce qui se diversifie, se ramifie, se spécialise progressivement.

  1. L’Erudition. — a) Avoir de la littérature se dit de celui qui a lu beaucoup de livres, les meilleurs surtout, et a conservé dans sa mémoire les impressions que cette lecture a produites sur l’esprit, b) L érudition suppose en plus avoir lu les commentaires qu’on a fait des livres, ovoir comparé les diverses éditions, connaître le temps où vivaient les auteurs, les sources où ils ont puisé, etc. Le terme érudition (Gelchrte Bilcumg, Gclchrsamkeil) n été borné par l’usage au savoir littéraire dans tous les genres. Il comprend, outre l’histoire littéraire et la connais sance des langues et des livres, l’histoire des peuples, tant anciens que modernes, l’archéologie, la numismatique, la chronologie, la géographie, la partie historique de toutes les sciences, c) Le savoir et la science indiquent plutôt la connaissance des choses que celles des livres; mais sonoîi est absolu généralement dans sa signification; science est plus précis et suppose une étude plus approfondie.

  2. Le Développement de l’Erudition. — Les développements successifs de l’Erudition présentent un très grand intérêt. «Tous les travaux isolés entrepris pendant des siècles par des érudits qui n’en prévoyaient pas la desti nation finale, viennent se réunir comme des ruisseaux se jettent dans un fleuve et concourir à un but commun digne des plus grands efforts.»[^Voir des vues détaillées sur ce développement dans les grands dictionnaires généraux et spéciaux. ]

Ils indiquent par quelle suite d’efforts elle est parvenue à acquérir tant d’importance.

  1. Aristote fut un observateur et un penseur, il laissa une œuvre de vaste érudition et la mit au service de la science. Ses disciples, à part Théophraste, négligèrent la science, se perdirent dans les détails ou se bornèrent au rôle de commentateur.

  2. Chez les Romains on trouve aussi beaucoup de commentateurs et de scoliastes, avec trois érudits remarquables; Varron (Antiquités humaines et divines). Pline l’ancien (Histoire naturelle) et Aulu Gelle (Nuits antiques). Varron composa environ 80 ouvrages formant ensemble plus de 580 livres. Aulu Gelle donne le premier modèle de l’érudition littéraire, de la science des textes, des rapprochements ingénieux.

  3. Après la destruction de l’Empire romain, les lettres se retirèrent en Orient. L’esprit créateur manqua. Ce fut une érudition mesquine, étroite, sans portée, à la mesure des esprits byzantins, pour qui des discussions puériles tenaient lieu de vie intellectuelle. Toutefois la Bibliothèque, composée au IXe siècle par le patriarche Photius, reste un modèle. C’est l’analyse de 280 ouvrages de poésie, d’éloquence, de théologie, de philosophie et de linguistique: extraits et jugements. Le recueil de Sindas (XIe siècle) à la fois lexique, encyclopédique et biographique, est une compilation sans méthode.

  4. L’Erudition moderne naquit en Occident, peu de temps avant que la prise de Constantinople par les Turcs ait fait émigrer en Italie les savants et les lettrés. Ils ont nom de Chrysoloras, Bessarion, 1 héodore Gaza, Lascaris, George de Trebizonde, Phiielphc, Pogge, Ange Folitien.

  5. Puis vint la découverte et les progrès de l’Imprimerie. Le travail des érudits consista à retrouver, à publier et à réparer les débris des lettres et des sciences anciennes, gâtées en tant d’endroits par l’ignorance des esprits. Beaucoup de ces hommes furent les premiers comme imprimeurs (Aide Manuce). Les vastes et précieux répertoires intitulés: «Trésor de la Langue latine» et «Trésor de la Langue grecque s. Erasme, Scaliger, Casaubon, Guillaume Budé, créateur de la Bibliothèque de Fontaine bleau, berceau de la Nationale et créateur des chaires libres de latin, de grec et d’hébreu, origine du Collège de France. — Juste Lipse, Montaigne, Rabelais.

  6. Au XVIIe siècle, l’emploi des formules et des cita Lions, l’apparut pédant qui ne dispurut que graduellement (Molière, qui crée le type de Vadius dont l’original était Ménage).

La véritable érudition étend son domaine: André

üuchesne crée l’historique de France; les frères de Sainte Marthe firent fonder la Gallia Chnstiana. continuée par Haureau. Philippe Labbe publie la Collection des Conciles, Baluze les capitulaires des rois de France, le Père Mène trier fonda la science héraldique, les Augustins avec le P. Anselme étudient les généalogies des Rois de France, les Bollandistes commentent les Acta Sanctorum. Lef Bénédictins préparent de grands travaux historiques et littéraires, avise Jean Mabillon, et son Traité de la diplomatie discernant les vsais des faux diplômes; Richard Simon fait une première exégèse de l’Ancien Testament

Edition de «Nouveaux instruments utiles aux linguis-tes, aux littérateurs, aux historiens» de Elzevir, celle ad Useum Delphini, la collection des Variorum; la Byzantine du Louvre, la Bibliothèque des Pères, les Bibles polyglottes. Du Cange publie ses Glossaires du latin et du grec du moyen âge, Heinsius écrit sur les poètes latins, les Vossiug sur les historiens de l’Antiquité. Graevîus publie?on Thésaurus des antiquités romaines et Grono-vius celui des antiquités grecques.

  1. A la fin du XVIIe siècle commencent à être publiés, sous forme de dictionnaires, des ouvrages pour vulgariser certaines parties de l’érudition: le Grand Dictionnaire de. Moreri (1674), le Dictionnaire historique et Critique de Bayle (1693), continué par Chaufepié et Prospcr Marchand. Montfaucon enseigne la Paléographie Grecque. Dans son Antiquité expliquée, il donne un résumé complr, des connaissances alors acquises en archéologie grecque, latin:, juive, gauloise. Don Rivet aidé de ses confrère" de la Congrégation de Saint-Maur, entreprend l’Histoire littéraire de la France. En France, l’Académie des Inscrip (ions s’ouvre aux érudits. Fabricius, Burmann, Brunck. Ernesti, Heyne, Reiske, Wolf, Schneider, Muratori, etc., enrichissent par d incessantes recherches, par des publications de plus en plus parfaites, le trésor de l’Erudition.

  2. Au XIXe siècle les travaux sont continués sous l’impulsion de la force acquise et par le génie d’hommes aux larges vues d’ensemble. Les progrès réalisés par FAI lemagne, la France, l’Angleterre, F Italie en philologie, en exégèse, en histoire. Publication du Magasin encyclopédique de Millin. Les hiéroglyphes sont déchiffrés par Champoüion, progrès dans la po»session des langues et des littératures orientales (Sylvestre de Sacy, Chezy, Abel de Rcmusat, E. Quatremèrc, Eugène Burnouf, etc.) L’éru-ciilon possède les signes graphiques, les grammaires, les traduction? d’œuvres littéraires, philosophiques ou sacrées, propres à faire pénétrer dans le génie des civilisation» lointaines. L’étude historique et archéologique se poursuit. De grandes collections d’auteurs grecs et latins, du moyen âge, sont réédités; les documents et mémoires sur F histoire se multiplient. La critique s’organise sur des bases de plus en plus sévères et opère une révision dans tous les domaines. Aidée des découvertes archéologiques, les fouil les notamment, elle donne à l’histoire une base solide qui la rapproche des sciences exactes. Les travaux de linguistique conduisent à la philologie comparée. Les croyances et les religions sont elles-mêmes soumises à un examen serré.

  1. Extension de la Materia Bibliologia.

  1. La matière littéraire s’étend toujours. L’exotisme a pénétré toutes les littératures nationales. On va maintenant jusqu’aux littératures indigènes. Après l’art nègre, au tour de la littérature nègre. Depuis quelques années, l’Institut international des langues et civilisations africaines a organisé parmi les africains de toute race des concours de littérature dans leur propre langage. Ces compositions ont été traduites (André Remaison: Draeh. le livre de la Sagesse noire, orné de nègreries. par Pierre Courtois. Paris, Edition d’Art H. Piazza).

Il y a aussi un immense bavardage, caquetage, coas sement.

  1. En art, en critique, en littérature, en poésie, en psychologie, il n’y a pas, il ne doit pas y avoir de sujet réservé. Aucun domaine ne doit rester inexploré aux investigations de l’esprit et de la création humaine.

  2. Les sujets traités ou pouvant être traités sont innombrables, comme les éléments qui constituent le monde et les rapports entre ces éléments. Deux exemples en feront saisir l’étendue. Pour étudier la situation respective les uns à l’égard des outres de 60 pays, envisagés sous liuit rapports différents à l’intervalle de dix en dix années, pendant le dernier siècle écoulé, il y a lieu de traiter (60×60 – 60) X (8×8 – 8) x 10» 17.912.200 données. Les 60.000 questions énoncées dans lu Classification décimale, envisagées dans leurs rapports les uns avec les autres dans les 3,000 lieux mentionnés et à 10 moments différents du temps, donnent plus de 10 quintillons de possibilités.

  1. Livres faits, livres à faire.

Un livre représente un ensemble d’idées et de faits classés dans un certain ordre. On pourrait par la classification et la bibliographie tracer une carte très intéressante des livres faits et des livres restant a écrire ou possibles. En telles langues existent tels livres, en d’autres pas (livres possibles); de même en telle science on a étudié telle question à telle époque, ou en tel pays, ou sous tel aspect; on n’a pas fait une étude intégrale de tous les paya, époques ou aspects; ou bien on n’a pas fait de même dans d’autres sciences.

  1. Contenu d’un livre.

Un livre qui expose une thèse contient nombre de notions intéressantes et souvent peu connues, étrangères au sujet lui-même, mais servant à étayer une démonstration.

Un livre ainsi est une contribution au sujet qu’il traite; une contribution aussi aux autres sujets.

Il; a grand intérêt à dégager ces notions de l’ensemble aver. lequel elles ont été amalgamées pour la première fois et de les placer dans leurs séries propres respectives. A cette œuvre s’emploient les analystes, les critiques, les commentateurs, les synthetistes.