24 Espèces, classes, familles d’ouvrages

240 Généralités

240.1 Notion

Les documents forment des espèces (types, formes, catégories) qui combinent de manière différente, d une part les éléments composants dont il a été traité au n" 22. d autre part les parties structurées dont il a été traité au n° 23.

Les espèces de livres et de documents peuvent se classer en quatre grands groupes.

  1. Les documents proprement bibliographiques (traités ici sous n° 24).

  2. Les documents graphiques, autres que les publi cations imprimées et les manuscrits d’ordre littéraire et scientifique (n° 242).

  3. Les documents qui, sans être bibliographiques ni graphiques, sont cependant des équivalents ou des substituts du livre (n° 243).

  4. Les documents qui sont le résultat de l’enregistrement, sous toutes formes de données relatives à l’administration publique et privée, aux «affaires» (correspondance. notes, rapport, comptes, registres, état, listes et répertoires, etc.).

Depuis l’invention de l’écriture, celle surtout de l’imprimerie, les livres se sont tellement multipliés, qu ils forment presque autant de classes, de genres, de familles et d’espèces que les productions naturelles les plus con­nues. La Bibliologie est devenue une science presque aussi vaste que la Botanique et la Minéralogie.

La nature, avec des éléments relativement peu nombreux, produit des complexes morphologiques très variés. La théorie mathématique des combinaisons entre en action. Il en est de même des livres et les travaux faits pour classer en séries les éléments chimiques, les végétaux, les animaux, doivent suggérer des travaux analogues pour le livre.

Il faut étudier, signaler et collectionner les livres comme on étudie les plantes et les animaux, pour leurs types et non seulement pour leurs individus.

A cette fin, on possède les diverses espèces de catalogues de /ivres qui déjà ont largement avancé le travail.

En leur ensemble les livres forment comme l’immense orchestration des voix humaines. On y trouve des grandes familles d’instruments et dans chaque famille des espèces bien caractéristiques qui tous ont leur raison d’être. Le Livre proprement dit, la Revue et le Journal sont trois de ces grandes familles. Le Journal à fort tirage offre quatre ou cinq types, la Revue une douzaine de types, le Livre au moins une vingtaine. C’est là ce qu’en terme technique on peut appeler les «formes» du livre et leur étude se confond avec celle des espèces. Elles sont déjà au 2* degré, les complexes de formes bibliologiques plus élémentaires au 1er degré. Il faudrait pouvoir décomposer tous les documents en ces formes élémentaires, systématiser celles-ci et voir ensuite comment elles se combinent entre elles pour donner lieu aux diverses familles des formes de livre.

240.2 Classification

La classification des espèces de livres peut se faire à plusieurs pointa de vue.

I. — D’après le contenu ou sujet traité

A. — D’après les matières traitées

Leu livres dans leur ensemble tendent à enregistrer toutes les connaissances acquises et à former ainsi le corps bibliographique de la science. Les connaissances ou sciences sont ordonnées selon un ordre hiérarchique, et une classification: Philosophie, sciences sociales, philologie, etc. Il en sera question plus loin. Les spécialisations dérivant de In division du travail conduisent à consacrer ordi-nairement un livre ou un document à une science, à une question, à un point particulier.

B. — D’après les lieux

On distingue aussi fes ouvrages selon le pays ou lieu auquel se rapportent les matières traitées: ex.: Angleterre, France.

C. — D’après le temps

On distingue les ouvrages selon le temps ou moment auquel les matières sont considérées. Ex.: XVe siècle.

  1. — D’après le contenant

On considère la forme à cinq points de vue différents: formes matérielies, formes scripturales, formes linguistiques, formes documentaires, formes intellectuelles, formes de destination.

A. — Formes matérielles

1° Le Livre, ou ouvrage séparé, qui paraît sans suite et en un tout complet et indépendant. 2° La Brochure ou plaquette (pamphlet), livre de peu d’étendue. 3° Les Feuilles volantes, placards et publications paraissant en livraisons successives. 4° La Revue ou Périodique, publication qui paraît à des dates régulières, avec suites, et dont les numéros successifs des années antérieures forment des collections. La revue est principalement destinée a tenir les lecteurs au courant de tout ce qui se passe dans un certain domaine, dans une certaine science. C’est une sorte de journal publiant les nouvelles de chaque spécialité. 5° Le journal qui présente les faits au jour le jour.

B. — Formes scripturales

On distingue suivant qu’il s’agit: a) de manuscrit (ancien ou contemporain, autographe); b) d’ouvrage composé sortant des presses; c) de reproduction dactylographique ou polygraphiée par des procédés autres que l’imprimerie. C. — Formes linguistiques

Les livres sont écrits en toutes langues. Ils donnent lieu à des groupes distincts d’après ces langues, qui, elles­mêmes, se rattachent à de grandes familles (latine, germanique, slave), et qui ont leur patois. Il y a une classification des langues. — Dans l’organisation des bibliothèques. on distingue les ouvrages en langue nationale. (En Belgique: français, flamand, allemand) et en langues étrangères.

D. Formes documentaires

On distingue; Io Les œuvres dites bibliographiques, c’est à-dire les textes et les publications proprement dits, 2° Les Estampes, gravures, affiches, cartes postales illustrées et tout ce qui contient une illustration et est publié à part. 3° Les Photographies non publiées. 4° Les Cartes et Plans. 5° Les Partitions musicales.

E. — Formes intellectuelles

On distingue des catégories d’œuvres d’après la disposition interne des matières, d’après certaines formes biblio logiques qui se sont constituées au cours de l’évolution du livre.

Parmi les livres proprement dits, on distingue les Monographies, ouvrages qui traitent d’une question particu-lière (ex.: Monographie de l’acier), les Manuels ou Traités, ouvrages qui exposent toute une science ou un ordre de connaissance, d’une matière, systématiquement et dans toutes leurs parties (ex.: Traité de Physique, Manuel de Chimie); les Encyclopédies ou Dictionnaires, consacrés, comme les traités, à toute une science, mais qui en diffèrent parce que les matières sont réparties en un certain nombre de mots ou rubriques, qui se succèdent dans l’ordre alphabétique (ex.: Encyclopédie de la Construction), les Thèses ou Dissertations académiques.

F. — Formes de destination

A ces divers ordres de classement on pourrait en ajouter un sixième, celui qui prendrait comme base la manière dont l’œuvre est traitée, le caractère des auteurs et des lecteurs (Psychologie bibliologique). A ce point de vue, on peut distinguer:

Les livres pour le grand public instruit, pour les spécialistes, pour des catégories spéciales de lecteurs, pour l’enseignement aux divers degrés, pour le public en général. On peut distinguer encore:

  • Livres de faits (Exposé des sciences).

  • Livres de spéculation: Livres d’imagination, d’induction, d’investigation, d’invention.

  • Livres d’idées ou livres de philosophie: Étudient les faits au point de vue de leur relation de cause à effet.

  • Livres de sentiments: S’adressent aux facultés affectives. et particulièrement aux facultés sociales, esthétiques, émotives. morales (destinés à l’éducation littéraire).

Ces ordres de classement sont fondamentaux. On peut considérer que chacun d’eux occupe une des faces du cube ou bloc qui représenterait l’ensemble des ouvrages. Ce sont les mêmes ouvrages que l’on peut répartir chaque fois selon un ordre différent.

Ainsi un ouvrage sur la Philosophie (matière), en Angleterre (lieu), au XVIIe siècle (temps), qui serait un traité (forme), composé en français (langue)).

La classification bibliographique fournit le moyen de classer les collections et leur catalogue en tenant compte de ces classes fondamentales.

Elle permet aussi de classer les répertoires bibliographiques, les dossiers, les fichiers de note».

Une classification des œuvres peut aussi se faire a d’autres points de vue.[^L’œuvre (en lat. opera, mot dérivé de opus, operis) est le résultat permanent du travail ou de l’action, en particulier une production de l’esprit, en très particulier un écrit, un livre. Bien que «ouvrage» se rapporte à la chose faite et œuvre à l’action, le mot œuvres au pluriel, s’applique pourtant aux écrits d’un auteur, mais toujours avec un sens général: œuvres complètes, œuvres posthumes. Quand on veut parler spécialement de l’une d’elles, l’idée devenant plus précise, plus matérielle, s’exprime par le mot ouvrage.]

  1. Les livres et documents sont:
  • 1° ceux d’ordre scientifique, objectif, utilitaire;

  • 2° ceux d’ordre littéraire, imaginatif, récréatif.

Ils se développent dans des conditions différentes, réa-lisant des types généraux dont il a été possible de déduire des principes, des normes et des règles différentes. Laissant largement de côté ici les œuvres littéraires, dont les traités de littérature ont fait leur matière, nous nous attacherons surtout aux œuvres scientifiques.

L’œuvre scientifique n’a pas pour but de plaire, ni de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais simplement de savoir.

  1. Au point de vue des bibliothèques publiques, on distingue les divisions suivantes:

Ouvrages de lecture courante et ouvrages d’études. Ouvrages de références, d’informations, de renseignements, qu’on consulte, qu’on ne lit pas dans leur ensemble (dictionnaires, encyclopédies, atlas).

Ouvrages d’étude de tout genre.

  1. A d’autres points de vue encore, les œuvres peuvent être distinguées de diverses manières, selon qu’elles sont: spécialisées ou constituant des ouvrages d’ensemble; de petite ou de grande étendue; d’un ou de plusieurs auteurs; périodiques ou non; simples dans leur contenu ou formées de diverses œuvres rassemblées; livres pour être lus. ou consultés ou étudiés.
240.3 Histoire. Évolution. Génétique

Les espèces d’ouvrages, à la manière de la plupart des œuvres humaines, ont été formés au cours du temps, tantôt par l’action collective, les ouvrages se transformant lentement et fragmentairement sous l’influence les uns des autres; tantôt par l’action individuelle, un auteur créant une œuvre qui devient un type. A l’origine tout est, complexe, vague, confus; ensuite tout tend à se diversifier, s’individualiser, se préciser. Cette double action est déterminée tantôt par des besoins pratiques, tantôt par des considération» théoriques où intervient ta Logique, l’Esthétique, les fins morales. L’évolution se poursuit sous nos yeux.

L’Humanité a débuté par la Poésie. La Prose est venue plus tard. (Quintilien: Rhétorique.) Le Journal est du XVIIe siècle; Abraham Verhoeven et Renaudot. La Revue naît au XIXe siècle, surtout sous le nom de mercure, correspondance, annales, magazine. Puis l’on voit naître les publications industrielles (Amérique, Angleterre). Aujourd’hui les publications d’art.

Au livre on a substitué la revue, puis les annuaires, puis la documentation sur fiches, puis la coordination internationale de l’information scientifique.

Tous les jours on voit naître des ouvrages d’un type nouveau, qui n’était pas ou guère représenté dans l’ancienne littérature. Un livre es! capable de créer une science nouvelle ou tout ou moins une branche d’une science, un des aspects de l’exposé d’une science.

On peut arriver aussi a de nouvelles formes du livre par deux voies; Io ou bien l’on se demande quels buts devraient être atteints par le livre, à quoi il devrait servir (usage autre que celui qu’il a déjà); 2° ou bien, après avoir analysé la structure du livre actuel, on envisage d’autres distributions de ses éléments nouveaux, des développements et nouvelles liaisons de ses parties.

240.4 Corrélation entre les espèces
  1. On peut concevoir deux cas: ou bien forme et fond sont à ce point rattachés l’un à l’autre que le fond (les données) est tenu comme ne pouvant être exprimé qu’en une forme documentaire déterminée; ou bien les formes sont à ce point indépendantes du fond, qu’elles sont susceptibles d’«informer» toute donnée d un fond quelconque. En fait c’est ceci qui a tendance à se produire. Une forme nouvelle au début s applique à un certain fond mais bientôt on lui trouve d autres applications et finalement on parvient à la dégager in se et a généraliser son emploi à la matière universelle. Par ex. le périodique a commencé par les nouvelles politiques, la photographie par le portrait, le cinéma par les scènes d’acrobatie.

  2. Les formes des publications et des documents sont apparues au cours des âges. Elles ont pu se développer par scissiparité, sans guère de liaison les unes avec les autres. Les liaisons aujourd’hui doivent être opérées et ceH d’un système complet de publication que chaque science doit pouvoir disposer. (Voir plus loin le système proposé.)

  3. Voici quelques exemples de rapports entre les diverses formes:

  1. Le traité peut se décharger largement des détails sur les dictionnaires encyclopédiques et réaliser ainsi à un haut degré l’œuvre synthétique.

  2. Le périodique a des rapports avec le traité exposant I la manière similaire, La liaison est désirable: en faisant dans le périodique des références constantes au traité; en faisant du périodique un substitut du traité; en s’efforçant alors d’indexer en détail chaque partie, de se référer constamment de l’un à l’autre, d’établir des tables systématiques détaillées.

  3. Les traités sont mis en rapport avec les Annuaires bibliographiques (revues critiques), les Centralblàtter (listes bibliographiques). Ex.: Paleontographica: Beitrage zur Naturgeschichten der Vorzeit. Neues Jahrbuch fùr Minéralogie, Géologie und Paléontologie.

  4. L’alternative se présente entre des traités trop vastes ou trop anciens, où l’on risque de se perdre, et thèses, brochures, articles de revues où la science se trouve disséminée et émiettée.

  5. Les revues permettent la publication de travaux de détail, de minces découvertes à qui l’on n’aurait pu faire les honneurs coûteux d’un livre; les bibliographies tiennent les travailleurs au courant de l’état de la science; les comptes rendus critiques relèvent les erreurs.

  6. On distingue par gradation, d’après le caractère d’achèvement des travaux: 1° les simples notes ou articles dans un journal; 2° les mémoires; 3° les ouvrages; 4° ce qu’on appelle «Un livre», nom qui s’applique à une composition sur un sujet bien délimité, dans laquelle on suit une marche logique, pour en tirer des conséquences au moyen d’idées neuves ou de faits en grande partie nouveaux.

  7. Il est des ouvrages qui sont simplement composés de deux sortes d’ouvrages, fragmentés et juxtaposés. Par ex.: certaines Zoologies, certaines Anatomies comparées. Les descriptions des espèces zoologiques et botaniques se trouvent éparses dans un grand nombre de périodiques et dix mémoires spéciaux qu’il faut compulser et consulter pour toute détermination On y parvient par des listes de revision, des catalogues ou répertoires régionaux, des ouvrages d’ensemble publiant des descriptions. On a en zoologie de travaux, dont le cadre est zoo-géographique (monographies d’espèces, des lieux et autres déterminants ex. Pellegrin: Les poissons du bassin du Tchad. Paris 1914) et d’autres dont le cadre est précisément zoologi-,1 que. Ils consistent en une monographie complète de toutes les espèces connues d’un groupe naturel important. D’autres ont un cadre biologique (vie fonctionnelle).

  8. On fait des documents sur des documents, sur des documents de documents, et ainsi de suite sans limitation. Les livres donnent lieu à des bibliographies, puis à des bibliographies de bibliographies, À des bibliographies des bibliographies de bibliographies. D’une œuvre on fait la critique, puis la critique de la critique.[^Augustus Rolle. A History of Shakespearian Criticism. Oxford University Press, 1932.]

  9. Pour capter l’attention l’image est plus efficace que le texte; la maquette supérieure à la photographie; l’appareil en mouvement surtout de plus haut intérêt que l’immobile.

240.5 Espèces, cycle bibliologique et types d’exposé
  1. La classification par espèces de livres et documents

intervient à tous les stades du cycle bibliologique; quant à la production, il y a des auteurs, des imprimeurs, des éditeurs spécialisés (par ex. pour le périodique, pour le dictionnaire); quant à la distribution: des librairies spécialisées (ex.: Librairie des dictionnaires); quant à la conservation: catalogue, collection, organisme (ex.: les

ouvrages d’ensemble sont classés dans la Bibliothèque des références, les périodiques dans les Hemerothèques); quant à l’utilisation: genre de lecteurs: quant à l’organisation: règles et plans spéciaux.

  1. D’autre part, les diverses espèces d’œuvres étant intimement liées à des modes fondamentaux d’exposé, dans un but de simplification on a traité éventuellement de ceux-ci a l’occasion de certaines espèces.